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03 janvier 2014

Sociologie et lutte des classes

 

classes en lutte.gif« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes » (Karl MarxFriedrich Engels)

« La lutte des classes n’existe plus mais mon patron ne le sait pas » (Eugène Descamps, Secrétaire Général CFDT, de 1961 à 1971)

 

« La sociologie est un sport de combat » affirmait Pierre Bourdieu. Les cinq sociologues et le journaliste qui s’expriment dans ce livre d’entretiens le confirment .

Un fil conducteur : les classes sociales, classes qui selon beaucoup n’existeraient plus, abolissant par la même occasion leurs relations conflictuelles. Et pourtant, il n’y a jamais eu autant d’inégalités dans le monde. Et pourtant, la bourgeoisie n’a jamais été aussi prospère et aussi arrogante.  Ainsi, Warren Buffet, l’un des hommes les plus riches de la planète, n’a pas hésité à déclarer que « la guerre des classes existe, c’est un fait,mais c'est ma classe, la classe des riches, qui la gagne" !

Pour comprendre le monde réel, et pour que cette compréhension puisse étayer des positions politiques pertinentes, on ne peut donc faire l’impasse sur une analyse pointue des… classes.

Pour Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçot, la bourgeoisie est une  « classe pour soi », dans le sens marxiste du terme  (un ensemble d’individus qui, en plus d’avoir les mêmes intérêts objectifs, sont consciemment mobilisés pour les défendre de manière collective). Cette « aristocratie d’argent »  (à la base, il y a le patrimoine !) cumule la richesse économique, la richesse culturelle, la richesse sociale et la richesse symbolique.  A la forte homogénéité sociologique qui la caractérise correspond une homogénéité idéologique, qui constitue un atout précieux.  Elle peut également compter sur des porte-parole efficaces, dans les médias et dans le monde politique. Des porte-parole qui sont en permanence fidélisés par un lobbying très intense. Autre avantage de ce milieu : les réseaux constitués entre les familles ou au sein même de celles-ci, dans les milieux professionnels, etc.,  qui favorisent un « maillage » impressionnant de la société. Par ailleurs, la domination symbolique permet aux dominants de faire admettre leur domination comme allant de soi. Une domination qui passe par du culturel. C’est une forme de violence qui distille une peur qui pousse le plus grand nombre à se sentir inférieur, dominé, honteux (l’exemple de citoyens qui n’osent pas entrer dans un magasin de luxe, comme Dior à Paris, car ils sont persuadés « que leur place ne s’y trouve pas » !).  Cette violence symbolique est un moyen de maintenir des hiérarchies sociales. La force de ces dominants consiste aussi à transformer leur intérêts particuliers en intérêts universels (ils habitent dans de superbes demeures considérées comme un patrimoine national et, à ce titre, sont subsidiées par les pouvoirs publics ! Un tour de force ! Et à travers ce patrimoine, c’est aussi la reproduction des rapports sociaux et de domination qui se joue).

Stéphane Béaud et Michel Pialoux travaillent quant à eux sur la classe ouvrière, une classe moins homogène que la classe bourgeoise, ce qui fait dire aux deux sociologues que leur objet d’étude les plonge dans  la diffraction, la dispersion, l’implosion. Les ouvriers représentent toujours une part centrale de la population active, et pourtant un processus « d’invisibilisation » est à l’œuvre depuis les années 80. Pour eux, le thème de la disparition des ouvriers est lié  au thème de la « moyennisation ». La société serait constituée d’une classe moyenne de plus en plus imposante qui relèguerait les restes de la classe ouvrière dans les bas fonds de la  société. Mais à partir du moment où la classe ouvrière n’existerait plus ou serait ignorée, ne resterait que la bourgeoisie ; or, les classes sociales existent à travers des rapports de classe ! Ce processus de dévalorisation de la classe ouvrière a été intégré par une classe où la conscience s’affaiblit. La violence symbolique est au cœur du sentiment de refoulement, d’humiliation, d’impuissance à vivre dans un univers sans espoir. C’est la représentation de soi par les ouvriers qui est atteinte et c’est gravissime. Les voies par lesquelles  le désir de révolte peut passer sont, par conséquent, devenues plus étroites.

Annie Collowald, pour sa part, rappelle que le premier parti ouvrier de France n’est pas le FN mais le parti de l’abstention ! Une abstention importante qui constitue un véritable problème pour la démocratie. Pour reprendre une terminologie « bourdieusienne », il existe un « cens caché » : tout le monde a le droit de vote, mais les milieux populaires s’abstiennent massivement, se sentant de moins en moins légitimes à participer aux élections ! Autre problématique : la bourgeoisie vote comme un seul homme quand le vote ouvrier se disperse.

Enfin, le journaliste François Ruffin revient sur les causes de l’indifférence des médias vis-à-vis des conditions d’existence d’une majorité de la population.

Incontestablement, ce petit bouquin de 100 pages, publié à l’initiative du Parti de Gauche (en 2010), est extrêmement utile pour toutes celles et pour tous ceux qui n’ont pas renié la lutte des classes et poursuivent le combat pour une transformation en profondeur de ce monde intolérable.

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Jeanne Fidaz, Classes en lutte, entretiens avec Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Stéphane Béaud, Michel Pialoux, Annie Collowald, François Ruffin, éd. Bruno Leprince

22:12 Publié dans Livre | Lien permanent |  Facebook | |