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13 avril 2015

Lu et approuvé

eduardo.jpg« En cours de route, nous avons perdu jusqu'au droit de nous appeler "Américains", bien que les Haïtiens et les Cubains soient apparus dans l'Histoire comme des peuples nouveaux un siècle avant que les émigrants du Mayflower aient atteint les côtes de Plymouth. Aujourd'hui, pour le monde entier, l'Amérique, cela signifie les Etats-Unis. Nous habitons, tout au plus, une sous-Amérique, une Amérique de seconde classe, à l'identité nébuleuse.

L'Amérique latine est le continent des veines ouvertes. Depuis la découverte jusqu'à nos jours, tout s'y est toujours transformé en capital européen ou, plus tard, nord-américain, et comme tel s'est accumulé et s'accumule dans ces lointains centres de pouvoir. Tout: la terre, ses fruits et ses profondeurs riches en minerais, les hommes et leur capacité de travail et de consommation, toutes les richesses naturelles et humaines. Les modes de production et les structures sociales de chaque pays ont été successivement déterminés de l'extérieur en vue de leur incorporation à l'engrenage universel du capitalisme. A chacun a été assignée une fonction, toujours au bénéfice du développement de la métropole étrangère prépondérante, et la chaîne des dépendances successives est devenue infinie, elle comporte beaucoup plus que deux maillons: en particulier, à l'intérieur de l'Amérique latine, l'oppression des petits pays par leurs voisins plus puissants, et, dans le cadre de chaque frontière, l'exploitation que les grandes villes et les ports exercent sur les sources locales d'approvisionnement et de main-d'oeuvre. (Il y a quatre siècles, seize des vingt villes les plus peuplées de l'Amérique latine étaient déjà fondées)

Pour ceux qui conçoivent l'Histoire comme une compétition, le retard et la misère de l'Amérique latine sont le résultat de son échec: nous avons perdu, d'autres ont gagné. Mais il se trouve en outre qu'ils ont gagné uniquement parce que nous avons perdu: l'histoire du sous-développement de l'Amérique latine est liée, on l'a dit, à celle du développement du capitalisme mondial. Notre défaite a toujours été la condition implicite de la victoire étrangère; notre richesse a toujours engendré notre pauvreté pour alimenter la prospérité des empires et des gardes-chiourme autochtones à leur solde. Dans l’alchimie coloniale et néo-coloniale, l’or se métamorphose en ferraille et les aliments en poison. Potosì, Zacatecas et Ouro Preto tombèrent à pic de la cime éblouissante des métaux précieux aux fosses profondes des galeries vides, et la ruine fut le destin commun de la pampa chilienne du salpêtre et de la forêt amazonienne du caoutchouc : le Nord-Est sucrier du Brésil, les forêts argentines du quebracho ou certaines zones pétrolières du lac de Maracaïbo ont de douloureuses  raisons de croire à la précarité des richesses que la nature octroie et que l’impérialisme usurpe. La pluie qui irrigue les grands centres du pouvoir impérialiste noie les vastes faubourgs du système.  Et, simultanément, le bien-être de nos classes dominantes – dominantes à l’intérieur, mais dominées à l’extérieur – est la malédiction de nos masses populaires, condamnées à vivre comme des bêtes de somme».

 

Eduardo GALEANO

 

 

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