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08 août 2015

Poésie

Alexander-Blok.jpg

 

 

L'inconnue

Après le dîner, sur les restaurants,

L'air visqueux brûle, glauque, étouffant,

Et le printanier esprit putrescent

Surnage des cris rauques de soûlards.

 

En haut de la rue sale à peine luit

L'enseigne d'or de la boulangerie,

Et dans l'ennui des villas de banlieue,

L'on entend geindre un enfant qui crie.

 

Chaque soir, derrière les barrières,

Se promènent les filous, les roublards,

Leur chapeau melon en arrière

Avec les dames près des caniveaux.

 

Sur le lac grincent les tolets des rames,

Retentit le cri strident des femmes.

La lune blasée là-haut dans le ciel

Fait grimacer son disque sans raison.

 

Soir après soir, au fond de mon verre

Vient se refléter mon unique ami,

Par l'âpre et mystérieuse moiteur,

Coi comme moi, comme abasourdi.

 

Tandis qu'aux tables voisines passent

Des serveurs somnolents qui paradent,

Quelques ivrognes aux yeux de lapins

Qui braillent leur « In vino veritas ! »

 

Pourtant, chaque soir, à la même heure,

(ou bien n'est-ce là qu'un de mes rêves ?)

Forme élancée de soie enroulée,

Bouge au-delà d'une fenêtre embuée.

 

Et, lentement, parmi les gens ivres,

Sans compagnie, toujours solitaire,

Respirant les parfums et les fumées

Elle vient s'asseoir près de la fenêtre.

 

Et les croyances anciennes remuent

Ses onduleuses soies élastiques,

Et son chapeau aux plumes endeuillées,

Et dans ses bagues ses doigts effilés.

 

Captivé d'étrange proximité,

À travers son obscure voilette,

J'entrevois des rivages enchantés,

De bienheureux lointains émerveillés.

 

D'obscurs mystères me sont révélés.

À moi l'on confie tout l'or de quelqu'un.

Et tous les rayons d'or de mon âme

Sont noyés dans l'âpreté du vin fort.

 

Les plumes d'autruche toutes courbées,

Balancent en mon cerveau allumé.

Et les yeux bleus où je vais me noyer

Fleurissent sur des rivages lointains.

 

Dans mon âme repose un trésor,

Je suis le seul à en avoir la clé.

Eh ! tu as raison, — monstre ivre-mort !

Je sais — dans le vin est la vérité !

 

Alexandre Blok

 

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