Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 novembre 2015

Poésie

 

pasolini.gif

 

 

[Les cendres de Gramsci, VI]

 

Moi je m'en vais, je te laisse dans le soir
qui, triste pourtant, descend avec douceur
pour nous autres vivants, avec la clarté cendrée

que le quartier retient dans sa pénombre.
Et qui le transfigure. Le fait plus grand, et vide
alentour, et, plus loin, le rallume

d'une vie ardente qui du rocailleux
brinquebalement des trams, des cris humains,
dialectaux, fait un concert tumultueux

et absolu. Et on voit comment au loin
pour ces êtres pleins de vie qui crient, qui rient,
dans leurs véhicules, dans leurs tristes

pâtés de maisons où se dissipe
le don perfide et expansif de l'existence -
cette vie n'est rien qu'un tressaillement ;

une présence incarnée, collective ;
on y perçoit le manque de toute religion
vraie ; non pas la vie, mais la survie

- peut-être plus allègre que la vie - comme
d'un peuple d'animaux, chez qui l'orgasme
caché ne connaît d'autre passion

que celle du labeur quotidien ;
humble ferveur que change en façon de fête
l'humble corruption. Quand plus est vain

- en cette vacance de l'histoire, cette
pause bourdonnante où la vie se tait -
tout idéal, mieux est manifeste

l'étonnante, la brûlante sensualité
quasi alexandrine, qui adorne
et allume tout d'un feu impur, quand ici

quelque chose du monde s'effondre, et qu'il se traîne
ce monde, dans la pénombre, à la rencontre
de places désertes, d'ateliers minables...

Déjà s'allument les lumières, constellant
Via Zabaglia, Via Franklin, le Testaccio
entier, dépouillé, entre son grand

mont sale, les quais du Tibre, le fond
noir par delà le fleuve, que Monteverde
amasse ou atténue invisible sur le ciel.

Diadèmes de lumière qui s'éparpillent,
étincelants et froids d'une tristesse
presque marine... C'est bientôt l'heure de dîner ;

brillent les rares autobus du quartier,
des grappes d'ouvriers à leurs portières,
et des groupes de soldats se dirigent, sans hâte,

vers le mont qui abrite, entre déblais putrides
et amoncellements d'immondices desséchées,
réfugiées dans l'ombre, des souricettes

qui attendent hargneuses dans la saleté
aphrodisiaque ; et non loin, parmi les maisonnettes
illégales sur les bords du mont, ou au milieu

d'immeubles qui semblent des mondes, des gamins
s'ébattent légers comme haillons dans une brise
qui n'est plus froide mais printanière ; brûlants

de juvénile insouciance, de sombres adolescents
sifflent sur les trottoirs cette soirée de mai
à la mode romaine, en une fête

crépusculaire ; et tombent à grand fracas d'un coup
les rideaux de fer des garages, joyeusement,
comme l'obscurité a fait le soir serein

et qu'entre les platanes de la Piazza Testaccio
le vent qui meurt en frissons de tempête
est bien doux, même si rasant les murs chenus

et le tuffeau des Abattoirs il se sature
de sang putride, et qu'en tous sens
il agite ordures et odeur de misère.

La vie est une rumeur sourde, et ceux qui s'y perdent
la perdent avec une espèce de détachement,
puisque d'elle leur coeur déborde : misérables

on les voit jouir du soir : et puissant
en eux, ces désarmés, pour eux, le mythe
renaît... Mais moi, le coeur conscient

de qui n'a pas de vie en dehors de l'histoire,
pourrai-je jamais faire oeuvre de passion pure,
puisque je sais que notre histoire est terminée ?

 

Pier Paolo Pasolini

 

 

Les commentaires sont fermés.