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18 août 2018

Pensées intempestives (IX)

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"Pour quiconque connaît le cinéma soviétique de l'ère stalinienne -abrutissante succession d'oeuvres conventionnelles, académiques, «bourgeoises», qui reflètent une superstructure idéologique sclérosée- un retour aux grands chefs d'oeuvre soviétiques des années 1920 apparaît comme une expédition sur une autre planète. De même que dans le domaine politique, les deux périodes se situent, sur les plans esthétique et thématique, à des pôles totalement opposés.

Il n'avait jamais auparavant existé un cinéma comparable à celui qui vit le jour en Russie après la Révolution d'Octobre : un cinéma nationalisé, financé par l'Etat, entièrement consacré à la subversion. Une prise de conscience nouvelle, la destruction des valeurs réactionnaires, l'anéantissement des mythes touchant l'Etat, l'Eglise et le Capital : ces objectifs allaient déterminer la structure idéologique de l'Etat prolétarien, son art, sa pédagogie. Le cinéma -considéré par Lénine comme le plus important des arts- devait assumer un rôle essentiel dans cette lutte, étant le mode d'expression artistique le plus accessible aux masses dispersées et analphabètes.

Plusieurs facteurs contribuèrent au jaillissement sans précédent d'énergie créatrice qui marqua à jamais les accomplissements monumentaux du cinéma soviétique à ses débuts. Parmi ceux-ci, on trouve des tendances profondément libératrices et innovatrices délivrées du joug de l'ancien régime, les espoirs enthousiastes que suscitaient la création de la première société égalitaire et libre, et la décision prise par Lénine, Trotsky et Lunacharsky, en dépit de leur volonté bien affirmée de dictature du prolétariat, d'accorder toute liberté d'expression aux divers courants artistiques qui commençaient à se manifester alors. Cette attitude est particulièrement significative, étant donné que les opinions artistiques de Lénine étaient conservatrices et marquées de ce puritanisme ascétique que l'on trouve si souvent dans les milieux révolutionnaires.

Le résultat en fut une floraison sans précédent d'avant-gardes diverses et de mouvements intellectuels dans le théâtre, la peinture, la littérature, la musique et le cinéma -sans précédent, aussi, du fait qu'elle était financée par l'Etat. Cette prolifération culturelle fut témoin du développement du constructivisme et du futurisme ainsi que de l'assimilation par l'expérience soviétique de l'expressionnisme et du surréalisme. De 1917 jusqu'au début des années 1920, le conformité de vue de l'art d'avant-garde et de l'idéologie extrémiste, la fusion de la forme et du fond (sujet âprement débattu depuis lors dans les pays de l'Ouest, et qui est par ailleurs, ne nous cachons pas, celui de cet ouvrage) a réellement existé et a été mise en action. Durant un bref et éclatant instant de cette époque historique, l'engagement de l'artiste d'avant-garde a presque parfaitement coïncidé avec celui de la société dans laquelle il se trouvait. C'est là un des succès de la Révolution d'Octobre qui ne pourra jamais être effacé ; cependant, de même que les promesses d'une nouvelle société s'évanouirent pour céder la place au capitalisme d'Etat révoltant du totalitarisme stalinien, de même les noces de l'avant-garde et de l'Etat s'avérèrent transitoires. L'éternelle tension qui règne entre toute société organisée et l'artiste créateur se manifesta à nouveau de façon particulièrement brutale, sous forme de suicides, d'assassinats secrets, d'exils, d'émigration ou de reniements abjects. Le prix payé par Staline, dans le domaine de l'art, en vue d'obtenir la consolidation interne d'un régime de terreur -de même que dans l'Allemagne hitlérienne- fut l'anéantissement de toute modernité et la création d'un «art» perversement kitsch, d'un art de carte postale, baptisé honteusement «réalisme socialiste». Etant donné que toute libération sur le plan social est impossible sans liberté personnelle (qui comprend la liberté pour l'art de se manifester sous toutes les formes), Staline est la seule personne qui ait réellement mené une action «subversive» contre les valeurs de la Révolution d'Octobre.

On peut rétrospectivement définir, en résumé, les principes politiques et esthétiques du cinéma soviétique à ses débuts comme une subversion fondamentale du fond et de la forme cinématographiques. Quant au fond, il rejetait l'individualisme, le sentimentalisme et l'esthétisme de l'art des classes dirigeantes et s'attachait avec passion à saisir la réalité, à la maîtriser, à créer des archétypes et à susciter une prise de conscience révolutionnaire. Dans la forme, le cinéma soviétique à ses débuts manifesta un refus agressif des méthodes et des systèmes conventionnels, et un intérêt profond pour la théorie et le langage cinématographique, influencé par les critiques formalistes Chklovski et Jakobson, précurseurs du structuralisme. Ces éléments se retrouvent dans les écrits philosophiques et esthétiques aussi bien que dans les films de cinéastes théoriciens qui créèrent un art entièrement à leur image et firent la célébrité mondiale du cinéma soviétique."

 

[Amos VOGEL, Le cinéma, art subversif, Capricci, Paris, 2016, pages 37-38]

 

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