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21 août 2018

Pensées intempestives (X)

 

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«  Démocratie et représentation sont deux concepts bien distincts à l’origine. Le principe fondamental de la démocratie, ce n’est pas la représentation, l’élection, mais le tirage au sort qui seul évite la confiscation du pouvoir par une classe spécialisée. Au contraire, le système de la représentation a toujours été un système de partage du pouvoir entre des forces dominantes liées à la naissance, à la richesse, au savoir… La démocratie représentative a toujours été un concept contradictoire, une alliance instable entre le principe de la démocratie et celui de la représentation. C’est donc un système qui est virtuellement toujours en crise, en déséquilibre puisqu’il y a tension entre des logiques contraires. Il est en équilibre dans la mesure où s’imposent des mouvements populaires assez forts, des mouvements politiques en dehors de la sphère représentative. La démocratie représentative, paradoxalement, fonctionnait mieux quand il y avait des mouvements marxistes, communistes et socialistes, qui critiquaient la démocratie «formelle» et les apparences de la représentation. Il a toujours été nécessaire que des forces démocratiques, supplémentaires par rapport aux institutions représentatives, se manifestent. Aujourd’hui, les forces populaires, hétérogènes par rapport au système dominant, sont affaiblies et s’est instaurée une logique imposée par le nouvel ordre mondial qui privilégie des formes de discussion et de décision entre États, entre oligarchies gouvernementales et économiques et experts. Cette logique a ses lieux d’élection dans des institutions internationales qui sont comme des non-lieux, hors politique. Du point de vue de cette logique mondiale qui se donne une légitimité scientifique, l’idée même de souveraineté populaire devient problématique (nous l’avons vu lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne).

Je pense qu’il est nécessaire d’insister sur la tâche politique permanente d’affirmation de la capacité des «incompétents». C’est le fondement même de la politique. Il est clair qu’avec le déplacement de la scène politique au niveau mondial, cela implique l’invention de nouvelles instances de contre-expertise. Mais il faut s’entendre sur ce terme. Je me souviens d’une discussion avec une dirigeante d’ATTAC que l’idée de la compétence des «incompétents» faisait bondir. L’altermondialisme ainsi conçu ajouterait seulement une autre classe d’experts. Une politique altermondialiste implique, elle, la pluralité des formes d’expertise. Elle implique par exemple la possibilité de lier les formes d’expertise que peuvent développer les ouvriers d’une usine menacée en France à celles des travailleurs migrants, des paysans africains victimes de l’échange inégal ou des sans-terre brésiliens.

(...) 

 

En effet, le concept de République est un concept contradictoire. La République est un système d’institutions, gouvernementales et publiques, alors que la démocratie, telle que je l’entends, est ce qui vient en plus par rapport à tout système institué. La démocratie n’est ni une forme de gouvernement ni une forme de société ; c’est l’institution de la politique elle-même, c’est-à-dire l’affirmation de la capacité radicale de n’importe qui. Elle ne peut jamais s’unifier sous la forme d’un système institutionnel. Elle doit se redéployer continuellement par l’invention de situations politiques et de sujets politiques. C’est l’affirmation qui met de la politique là où la politique est niée. La République peut être pensée comme le système qui essaie de faire entrer le plus de démocratie dans les formes étatiques et gouvernementales. C’est cela l’idée de la République révolutionnaire, un système d’institutions qui peut inscrire le plus le pouvoir du peuple dans le jeu même des institutions, dans le texte des lois… Mais derrière cette idée de la République, il y a autre chose ; une tradition qui fait de la République le contraire de la démocratie. En effet, la démocratie est l’anarchie instituante, l’illégitimité dernière de tout pouvoir, alors que la République est fondamentalement l’institution de légitimation qui fait qu’une société se transmet ses formes de légitimation. Par conséquent, la République est toujours pensée et perçue comme corps collectif animé par une même éducation. C’est le sens de la politeia platonicienne : la collectivité pensée d’abord comme un système éducatif qui donne à chacun les vertus qui correspondent à sa place et à ses compétences propres, contre l’anarchie démocratique, qui est l’absence de places et compétences fixées. L’idée républicaine a été travaillée par ce modèle pédagogique. Ce fut vrai à l’époque révolutionnaire et durant la IIIème République. Cela a resurgi dans les années 80 autour de la question scolaire. L’idée républicaine veut assurer l’harmonie entre une forme gouvernementale et une forme de vie sociale ; comme on disait au XIXe, il faut mettre les lois en harmonie avec les mœurs. C’est là que deux modèles vont s’affronter. L’un prend l’égalité comme principe et pense en termes de confiance en la capacité du plus grand nombre. L’autre, à l’inverse, se centre sur le rapport inégalitaire entre celui qui sait et celui qui ne sait pas. Il voit l’institution républicaine comme une institution par laquelle ceux qui savent, ceux qui sont capables, vont instruire une masse ignorante et anarchique et l’intégrer à l’ordre républicain. »

 

[Jacques RANCIERE, Et tant pis pour les gens fatigués, Editions Amsterdam, Paris, 2009, pages 466-468]

 

 

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