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01 novembre 2018

Pensées intempestives (XII)

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«La question de la pertinence de la critique marxiste de l'économie politique à notre époque de capitalisme globalisé doit être résolue de façon dialectique : non seulement la critique de Marx de l'économie politique, le tableau qu'il dresse de la dynamique capitaliste, est encore d'actualité, mais il faudrait même aller encore un peu plus loin et affirmer que c'est seulement aujourd'hui, avec le capitalisme globalisé, que -pour le dire en termes hégéliens- la réalité a rejoint le concept. Ici intervient cependant un renversement proprement dialectique : c'est dans ce moment d'actualité enfin totale que les limites vont apparaître ; le moment du triomphe est aussi celui de la défaite, et une fois surmontés les obstacles extérieurs, c'est de l'intérieur que surgit la nouvelle menace, révélant une incohérence immanente. Quand la réalité rejoint pleinement son concept, c'est le concept lui-même qui doit être transformé. Là réside le paradoxe proprement dialectique : Marx n'avait pas seulement tort, il avait aussi très souvent raison, mais de façon plus littérale que lui-même ne le pensait.

Alors que faire ? Faut-il ranger le Manifeste du parti communiste parmi les documents qui jettent un regard sur le passé, et rien de plus ? Dans un paradoxe proprement dialectique, même les impasses et les échecs du communisme du XXème siècle, qui étaient clairement fondés sur les limites du Manifeste, témoignent de l'actualité de ce texte : la solution marxiste classique a échoué mais le problème demeure. Le communisme, aujourd'hui, n'est pas le nom d'une solution mais celui d'un problème, le problème des communs dans toute leurs dimensions: les communs de la nature comme substance de notre existence, les communs biogénétiques, nos communs culturels (la «propriété intellectuelle»), et, last but not least, les communs comme espace universel de l'humanité, un espace dont personne ne devrait être exclu. Quelle que soit la solution, il faudra que soient traités ces problèmes.

Dans ses traductions soviétiques, le propos bien connu de Marx à Paul Lafargue : «Ce qu'il y a de certain, c'est que moi je ne suis pas marxiste», devient : «Si ça, c'est du marxisme, alors je ne suis pas marxiste». Cette traduction fautive rend parfaitement compte de la transformation du marxisme dans un discours universitaire : dans le marxisme soviétique, même Marx était un marxiste qui participait au même savoir universel que constitue le marxisme. Le fait qu'il a créé la doctrine connue plus tard sous le nom de «marxisme» ne saurait justifier une exception, et le déni de Marx ne saurait renvoyer qu'à une version erronée qui se prétend à tort «marxiste». Mais ce que Marx voulait dire était autrement radical : un fossé sépare Karl Marx, le créateur qui a un rapport substantiel à son enseignement, des «marxistes» qui suivent cet enseignement. Ce fossé est bien résumé par la célèbre blague des Marx Brothers : «Vous ressemblez à Emmanuel Ravelli. -Mais je suis Emmanuel Ravelli. -Ah, ce n'est donc pas étonnant que vous lui ressembliez.» De même que le gars qui est Ravelli ne ressemble pas à Ravelli mais qu'il est simplement Ravelli, Marx lui même n'est pas un marxiste (un marxiste parmi d'autres) : il est le point de référence exempté de la série, ce qui veut dire que c'est la référence à Marx qui fabrique d'autres marxistes. Et par conséquent, le seul moyen de rester fidèle à Marx aujourd'hui n'est pas d'être «marxiste» mais de répéter de façon nouvelle le geste fondateur de Marx.»

 

[Slavoj ZIZEK, L'actualité du Manifeste du parti communiste, Fayard, Paris, 2018, pages 89-92]

 

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