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04 novembre 2018

Pensées intempestives (XIII)

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"En examinant la situation dans laquelle se trouve actuellement l'Europe occidentale, j'ai avancé que nous traversons un 'moment populiste' , expression des résistances face à la condition post-démocratique engendrée par trente années d'hégémonie néo-libérale. Cette hégémonie est à présent entrée en crise, ce qui nous donne l'occasion de créer une nouvelle formation hégémonique. Ce nouveau modèle hégémonique pourra être plus autoritaire ou plus démocratique ; cela dépendra de la façon dont ces résistances seront articulées et du type de politique qui servira à contester le néolibéralisme.

Tout repose sur le registre discursif et affectif à travers lequel on donnera du sens aux multiples demandes démocratiques qui caractérisent le 'moment populiste'. Pour qu'il soit possible de mettre en oeuvre des pratiques contre-hégémoniques qui mettent fin au consensus post-politique, il faut construire une frontière politique. D'après la stratégie populiste de gauche, cette frontière doit être établie sur un mode 'populiste' opposant le 'peuple' à 'l'oligarchie' -confrontation dans laquelle le 'peuple' se trouve constitué par l'articulation de différentes demandes démocratiques. Ce 'peuple' ne doit pas être compris comme un référent empirique ou une catégorie sociologique. C'est une construction discursive qui résulte d'une 'chaîne d'équivalences' entre des demandes hétérogènes, dont l'unité est garantie par l'identification à une conception démocratique radicale de la citoyenneté, et par opposition commune à l'oligarchie.

J'ai souligné que l'objectif d'une stratégie populiste de gauche n'est pas l'établissement d'un 'régime populiste', mais la construction d'un sujet collectif capable de lancer une offensive politique pour instituer, une nouvelle formation hégémonique dans le cadre même des démocraties libérales. Ce nouveau modèle hégémonique doit créer les conditions d'une restauration et d'un approfondissement de la démocratie, mais ce processus empruntera diverses formes selon les différents contextes nationaux.

Ce que je propose, c'est une stratégie particulière de construction de la frontière politique, non pas un programme politique complet. Les partis ou les mouvements qui adoptent une stratégie populiste de gauche peuvent suivre des trajectoires variées ; des différences existent entre eux, et ils n'ont pas nécessairement à être identifiés sous cette appellation. C'est au niveau analytique qu'on peut les désigner comme 'populistes de gauche'.

(...)

Une fois admis que le populisme peut fournir une stratégie politique pour renforcer la démocratie, on peut commencer à envisager la nécessité de re-signifier ce terme de façon positive dans le contexte européen actuel, afin qu'il puisse servir à désigner la forme de politique contre-hégémonique opposée à l'ordre néolibéral. Dans un moment post-démocratique, quand il est question de restaurer et de radicaliser la démocratie, le 'populisme', parce qu'il fait du demos une dimension essentielle de la démocratie, convient parfaitement pour qualifier la logique politique adaptée à la situation. Comprise comme une stratégie politique qui met l'accent sur la nécessité de tracer une frontière politique entre le peuple et l'oligarchie, ce populisme met en cause la vision post-politique qui assimile la démocratie au consensus. De plus, en renvoyant à une volonté collective entendue comme une articulation de demandes démocratiques, il reconnaît la nécessité de prendre en compte une variété de luttes hétérogènes ; le sujet politique collectif n'est plus envisagé exclusivement en terme de 'classe'.

Un autre aspect décisif de la stratégie populiste est qu'elle reconnaît le rôle de la dimension affective dans les formes d'identification politiques et l'importance de la mobilisation d'affects communs, un aspect généralement absent de la politique de gauche sous ses formes traditionnelles. C'est pour toutes ces raisons que, dans la lutte à mener pour établir une nouvelle formation hégémonique, il est essentiel d'adopter une stratégie populiste."

 

 

[Chantal MOUFFE, Pour un populisme de gauche, Albin Michel, Paris, 2018, pages 113-117]

 

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