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06 décembre 2019

Chute de feuilles [34]

 

« Zvéréva le fit venir. Elle voulut donner à l’interrogatoire le ton d’une conversation familière.

‘’Vous écrivez, camarade Roublev ?

J’écris.

Un message au Comité central, n’est-ce pas ?

Pas précisément ? Je ne sais pas bien si nous avons encore un Comité central au sens où nous l’entendions dans le vieux parti.‘’

Zvéréva fut surprise. Tout ce que l’on savait de Kiril Roublev portait à le croire «dans la ligne», soumis  -non sans réserves intérieures-,  discipliné ; et les réserves intérieures fortifient les acceptations pratiques. L’instruction risquait d’échouer.

‘’Je vous comprends mal, camarade Roublev. Vous savez, je pense, ce que le parti attend de vous ?''

La prison le marquait moins qu’un autre, puisqu’il portait la barbe auparavant. Il ne paraissait pas déprimé, quoique fatigué : le cerne des yeux. Une tête de saint vigoureux au grand nez osseux, telle qu’on en voit sur certaines icônes de l’école de Novgorod. Zvéréva cherchait à le déchiffrer. Il parlait calmement :

‘’Le parti… Je sais à peu près ce que l’on attend de moi… Mais quel parti ? Ce que l’on appelle le parti a tellement changé… Vous ne pouvez certainement pas me comprendre…

Et pourquoi, camarade Roublev, croyez-vous que je ne puisse pas vous comprendre Au contraire, je…

N’en dites pas plus, coupa Roublev, vous avez sur les lèvres une phrase officielle qui ne signifie plus rien. Je veux dire que nous appartenons probablement, vous et moi, à des espèces humaines différentes. Je le dis sans aucune animosité aucune, je vous assure.’’

Ce qu’il pouvait y avoir d’offensant dans le propos s’atténuait par le ton objectif et le regard poli.

‘’Puis-je vous demander, camarade Roublev, ce que vous écrivez, à qui et à quelle fin ?’’

Roublev hochait la tête en souriant, comme si une étudiante lui eût posé une question intentionnellement embarrassante.

‘’Camarade juge d’instruction, je songe à écrire une étude sur le mouvement des briseurs de machines en Angleterre au début du XIXème siècle… Ne vous récriez pas, j’y songe sérieusement.’’

Il attendit l’effet de sa plaisanterie. Zvéréva l’observait aussi, aimable. De petits yeux sagaces.

‘’J’écris pour l’avenir. Un jour les archives s’ouvriront. On y trouvera peut-être mon mémoire. Le travail des historiens qui étudieront notre temps en sera facilité. J’estime que c’est beaucoup plus important que ce que vous êtes probablement chargée de me demander… Maintenant, citoyenne, permettez-moi à mon tour une question : de quoi exactement suis-je inculpé ?

Vous le saurez bientôt. Etes-vous satisfait du régime ? De la nourriture ?

Passable. Pas assez de sucre, parfois, dans la compote. Mais beaucoup de prolétaires soviétiques, qui ne sont inculpés de rien, sont moins bien nourris que vous et moi, citoyenne.’’

Zvéréva dit sèchement :

‘’L’interrogatoire est terminé.’’

Roublev revint à sa cellule d’excellente humeur. »

 

 

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