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10 décembre 2019

Chute de feuilles [38]

 

« L’ensemble de bâtiments à l’allure de citadelle, siège désormais de plusieurs ministères et services du gouvernement, avait été jadis le quartier général de la Lutwaffe de Goering. Les bombardiers alliés, peut-être par une sorte d’esprit de corps, avaient épargné justement ce bâtiment-là ; aussi se dressait-il maintenant, gris et austère, au beau milieu d’un paysage de ruines, et s’étendait jusqu’à la limite de secteur qui traversait la Potsdamer Platz.

L’entrée principale était noire de monde, le carrefour Leipziger-Wilhelmstrasse n’était qu’une énorme bousculade ; les centaines de personnes qui avaient défilé sur l’Alexanderplatz étaient devenues des milliers. Witte reconnut la banderole qu’il avait vue là-bas ; d’autres s’y étaient ajoutées, avec de nouveaux slogans, politiques cette fois ; et la foule avait changé d’allure : les ouvriers du bâtiment étaient maintenant en minorité, d’autres ouvriers s’étaient joints à eux, mais surtout, le nombre de badauds s’était accru, et parmi eux, il y avait un grand nombre de gens venus à l’évidence de Berlin-Ouest. Les ouvriers parlaient peu et affectaient l’assurance, mais l’inquiétude et le doute, et même une certaine angoisse, étaient perceptibles chez plus d’un. Les autres, en revanche, grouillaient en tous sens, des meneurs discutaient avec vivacité, des orateurs surgissaient, trouvaient un public, récoltaient l’approbation ou les risées, disparaissaient à nouveau, il y avait du vacarme, des mots d’ordre étaient lancés, ici et là un groupe vite dispersé se mettait à scander : A bas les normes ! Le commerce d’Etat nous met à plat ! Witte, à cause de l’insigne à son revers, fut plusieurs fois bousculé, particulièrement par un jeune homme qui avait sur sa chemise un cow-boy faisant tournoyer son lasso ; dès que les gars remarquèrent que Witte était prêt à se défendre, ils reculèrent.

Il n’avançait plus et ne savait d’ailleurs pas si on le laisserait seulement pénétrer dans l’immeuble des ministères. En tout cas, les fenêtres de la façade sur rue étaient soigneusement fermées, malgré la chaleur de midi ; derrière les vitres, on imaginait, plus qu’on ne les distinguait, des visages, tels des ombres. Et si ce n’étaient que des reflets se dit Witte. Qui sait, les fonctionnaires de l’Etat étaient peut-être assis là-haut à leurs bureaux, à l’abri du vacarme qui emplissait la rue et la place, en train de mettre des coups de tampon sur leurs documents, de les empiler, de les entasser, de les passer au suivant. Cette vision avait quelque chose de grandiose : le pouvoir devenu un appareil qui ronronne sans discontinuer, et qui continue de tourner quoi qu’il puisse arriver ; il ne se laisse pas ébranler, il reste debout. Mais on avait l’impression que la bâtisse muette nourrissait, de par son indifférence même, une excitation croissante. Les chœurs scandant des slogans se renforçaient de nouveaux éléments ; les ouvriers commençaient à y participer ; les cris qui se heurtaient au mur sans visage suscitaient un écho toujours grandissant :

‘’A bas les normes !’’

‘’… les prix !’’

‘’… les limites de secteurs !’’

‘’Nous voulons des élections !’’

‘’… élections libres !’’

‘’… Allemagne unifiée !’’

Et voilà, pensait Witte, l’escalade, le passage des normes à la politique : des voix d’ouvriers ordonnaient au premier gouvernement ouvrier allemand de bien vouloir aller se pendre.

Une voix, cassante :

A bas le barbu à lunettes ! Du peuple c’est la volonté !

Le tabou avait été violé, l’icône profanée ; si l’éclair ne descendait pas à l’instant foudroyer l’impie, les dieux étaient détrônés. Mais les secondes s’égrenèrent, et rien ne se produisit, il n’y en avait plus pour longtemps.

‘’Vive le Parti socialiste unifié !’’

Witte avait crié cela d’instinct, sans réfléchir à l’effet de telles paroles en ces lieux. Quel idiot, se dit-il, s’ils me cassent la figure, alors qu’on a besoin de moi à l’usine. Mais personne ne le frappa. On s’écarta de lui comme d’un fou : il doit lui manquer une case. D’un seul coup, il avait de l’espace, il pouvait avancer en direction de l’entrée. J’aurais dû prendre une lettre, se dit-il, n’importe quel papier officiel adressé à monsieur le ministre délégué Untel ou Untel, ils doivent être nerveux aujourd’hui à l’entrée…

L’entrée était fermée, barricadée. De la belle ouvrage, la grille, on n’avait pas lésiné, il s’en rendit compte. Il était devant et sentait dans son dos l’ironie et l’hostilité des gens.

‘’A bas le gouvernement !’’

Le visage calme, le regard critique, Witte se tourna vers le premier venu, un ouvrier du bâtiment.

‘’A bas le gouvernement des travailleurs, c’est ça que vous voulez ?

 Là où j’étais, dit l’homme, ils ont flanqué leurs truelles par terre, puis ils sont descendus des échafaudages. Il aurait fallu que je reste et que je continue à maçonner ?

 Exactement.’’

L’homme haussa les épaules. ‘’Avec ces normes-là ?

Tu ne vois donc pas à quoi on joue ici ?

Fiche-moi la paix avec la politique, dit l’homme, je n’y comprends rien.’’

A nouveau les chœurs scandaient : ‘’la grève !’’

‘’Grève générale !’’ »

 

 

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