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17 novembre 2019

Chute de feuilles [15]

 

«Inutile de réfléchir bien longtemps pour comprendre que cette mort, survenant après celle de la jeune et jolie Betty Barnard, fournirait sans conteste à la presse la nouvelle la plus sensationnelle du moment. Le fait qu’on fût en août et que les journalistes fussent en mal de copie venait encore aggraver les choses.»

 

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Chute de feuilles [14]

 

«Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C'était le peuple. Il se précipita dans l'escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d'équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.


On n'entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l'étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulait d'une console, par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges, la sueur en coulait à larges gouttes ; Hussonnet fit cette remarque : "Les héros ne sentent pas bon ! "
"Ah ! vous êtes agaçant " , reprit Frédéric.
Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s'étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entrouverte, l'air hilare et stupide comme un magot. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir à sa place.


"Quel mythe ! dit Hussonnet.
Voilà le peuple souverain !"  Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se balançant. "Saprelotte ! comme il chaloupe ! Le vaisseau de l'Etat est ballotté sur une mer orageuse ! Cancane-t-il ! cancane-t-il ! "


On l'avait approché d'une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.
"Pauvre vieux ! " dit Hussonnet, en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu'à la Bastille, et brûlé.
Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu'à des albums de dessins, jusqu'à des corbeilles de tapisserie. Puisqu'on était victorieux, ne fallait-il pas s'amuser ! La canaille s'affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d'or s'enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d'autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légion d'honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d'autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade ; derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartes ; Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule accoudé sur un balcon ; et le délire redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d'harmonica.


Puis la fureur s'assombrit. Une curiosité obscène fit fouiller tous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Des galériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, et se roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer. D'autres, à figures plus sinistres, erraient silencieusement, cherchant à voler quelque chose ; mais la multitude était trop nombreuse. Par les baies des portes, on n'apercevait dans l'enfilade des appartements que la sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de poussière. Toutes les poitrines haletaient ; la chaleur de plus en plus devenait suffocante ; les deux amis, craignant d'être étouffés, sortirent.


Dans l'antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenait une fille publique, en statue de la Liberté, -- immobile, les yeux grands ouverts, effrayante.»

 

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Chute de feuilles [13]

 

«Ce jour-là, Lisbeth Salander était vêtue d’un tee-shirt noir avec une image d’E.T. exhibant des crocs de fauve, souligné d’un I am also an alien. Elle portait une jupe noire dont l’ourlet était défait, un court blouson de cuir noir râpé, ceinture cloutée, de grosses Doc Martens et des chaussettes aux rayures transversales rouges et vertes, montant jusqu’aux genoux. Son maquillage indiquait qu’elle était peut-être daltonienne. Autrement dit, elle était extrêmement soignée.»

 

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Chute de feuilles [12]

 

«Les visiteurs sont installés dans la maison, l’ancienne salle à manger faisant office de chambre, avec le bureau de Lev dans la petite pièce adjacente. Lev d’humeur extraordinairement enjouée, malgré ses années de vicissitudes à fuir Staline et, récemment, ses vingt et un jours en mer. Il franchit les portes en verre de son bureau, pénètre dans la cour ensoleillée et s’étire en faisant des mouvements de bras : un homme compact et musclé, vrai paysan russe pour mener une révolution de paysans. Il semble bâti pour une vie de labeur plutôt que de captivité. Quand il travaille à son bureau, sa grosse main se referme sur le stylo comme si c’était un manche de hache. Quand il sourit, ses yeux brillent et des fossettes se creusent sur ses joues, au-dessus de sa petite barbe blanche. Le bonheur de vivre, son état naturel, semble-t-il. Est-ce que c’est ce qui fait d’un homme un révolutionnaire : la certitude qu’il a droit à la joie plutôt qu’à la soumission ? Cet homme surprenant lève les yeux vers le ciel éclatant de lumière, et dit que puisque le Mexique est aujourd’hui le seul pays qui veut de lui, il est content qu’il en soit ainsi.

Il pourrait sortir de la maison pour faire une promenade s’il le souhaitait, mais bien sûr il faudrait qu’il soit sous bonne garde. En Norvège, pas question de sortir, ils étaient en résidence surveillée depuis septembre dernier, a dit Natalya. Staline brandit la menace de sanctions commerciales à l’encontre de la Norvège si le Gouvernement ne révoque pas son droit d’asile. Et on peut en être sûr, Staline sait déjà qu’il est ici.»

 

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