25 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [36]
"Lorsqu'on veut manipuler l’Histoire, la conjecture joue un grand rôle. Mais... (son ton s'affermit) nous sommes retournés de nombreuses fois dans le passé, et jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons absolument rien pu changer. Notre problème n'est pas le risque d'altérer le présent. Il se résume ainsi : nous avons été incapables de modifier quoi que ce soit."
Philip K. Dick, Docteur Futur, 1959.

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24 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [35]
"Dallas serre les poings.
– Oubliez ce que j'ai dit. Muriel a raison. Il n'est pas question de perdre. La mort de Gaëlle nous oblige. Digne ou pas digne, je vais me battre chez Property et vous allez vous battre ailleurs. Vous battre à l'hôpital, vous battre au collège, vous battre à Pôle Emploi ! Il faut faire corps si nous voulons être entendues.
Elle retrouve la sauvagerie de ses vingt ans, quand elle ne savait rien mais qu'elle se sentait assez forte pour faire tomber tous les murs.
– Rien ne change, rage-t-elle, ce sont toujours les mêmes qui tiennent les rênes de notre vie. ils veulent nous maintenir dans la misère, dans la peur et dans le désespoir, mais on ne va pas les laisser faire. On va mettre le feu à Raussel !"
Gérard Mordillat, Les Vivants et les Morts, vingt ans plus tard, 2025.

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23 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [34]
"Deux valets entraînaient Milady, qu'ils tenaient chacun par un bras ; le bourreau marchait par-derrière, et lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa bouche était muette ; mais ses yeux parlaient avec leur inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux qu'elle regardait.
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux valets :
- Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite ; mais si vous me livrez à vos maîtres, j'ai ici près des vengeurs qui vous feront payer cher ma mort.
Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s'approcha vivement, lord de Winter en fit autant.
- Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus sûrs.
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de Mousqueton.
Arrivés au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de Milady et lui lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s'écrier :
- Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous vous mettez à dix pour égorger une femme ; prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée.
- Vous n'êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous n'appartenez pas à l'espèce humaine, vous êtes un démon échappé de l'enfer et que nous allons y faire rentrer.
- Ah ! messieurs les hommes vertueux ! dit Milady, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin.
- Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame, dit l'homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée ; c'est le dernier juge, voilà tout : Nachrichter, comme disent nos voisins les Allemands.
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du bois.
- Mais si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous m'accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal ; vous n'êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
- Je vous avais proposé Tyburn, dit lord de Winter, pourquoi n'avez-vous pas voulu ?
- Parce que je ne veux pas mourir ! s'écria Milady en se débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir !
- La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit d'Artagnan.
- J'entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady.
- Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes sortie pour perdre mon frère.
Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l'emporter vers le bateau.
- Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, mon Dieu ! allez-vous donc me noyer ?
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d'Artagnan, qui d'abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se laissa aller sur une souche et pencha la tête, se bouchant les oreilles avec les paumes de ses mains ; et cependant, malgré cela, il l'entendait encore menacer et crier.
D'Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le cœur lui manqua.
- Oh ! je ne puis voir cet affreux spectacle ! je ne puis consentir à ce que cette femme meure ainsi !
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'était reprise à une lueur d'espérance.
- D'Artagnan ! d'Artagnan ! cria-t-elle, souviens-toi que je t'ai aimé.
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos se leva, tira son épée, se mit sur son chemin.
- Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-il, nous croiserons le fer ensemble.
D'Artagnan tomba à genoux et pria.
- Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
- Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je suis bon catholique, je crois fermement être juste en accomplissant ma fonction sur cette femme.
- C'est bien.
Athos fit un pas vers Milady.
- Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez fait ; je vous pardonne mon avenir brisé, mon bonheur perdu, mon amour souillé et mon salut à jamais compromis par le désespoir où vous m'avez jeté. Mourez en paix.
Lord de Winter s'avança à son tour.
- Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frère, l'assassinat de Sa Grâce lord Buckingham ; je vous pardonne la mort du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne. Mourez en paix.
- Et moi, dit d'Artagnan, pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une fourberie indigne d'un gentilhomme, provoqué votre colère ; et, en échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur vous. Mourez en paix.
- I am lost ! murmura en anglais Milady, I must die.
Alors elle se releva d'elle-même, jeta autour d'elle un de ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un œil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta, elle n'entendit rien.
Elle n'avait autour d'elle que des ennemis."
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, 1844.

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22 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [33]
"J'ai en tout cas la possibilité de donner de la vie et de l'intelligence au sens que j'ai réussi à capter. La vie n'a peut-être pas de sens mais le sens a de la vie, et les sens sont générés en permanence à travers toutes nos actions, même si très peu d'entre nous savent en dégager l'intelligence. On préfère généralement utiliser dans ces cas-là le mot “hasard”." [Jean Giraud]
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21 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [32]
"Kaliayev
Peut-on parler de l'action terroriste sans y prendre part ?
Dora
Non.
Kaliayev
Il faut être au premier rang.
Dora, qui semble réfléchir.
Oui, il y a le premier rang et il y a le dernier moment. Nous devons y penser. Là est le courage, l'exaltation dont nous avons besoin... dont tu as besoin.
Kaliayev
Depuis un an, je ne pense à rien d'autre. C'est pour ce moment que j'ai vécu jusqu'ici. Et je sais maintenant que je voudrais périr sur place, à côté du grand-duc. Perdre mon sang jusqu'à la dernière goutte, ou bien brûler d'un seul coup, dans la flamme de l'explosion, et ne rien laisser derrière moi. Comprends-tu pourquoi j'ai demandé à lancer la bombe ? Mourir pour l'idée, c'est la seule façon d'être à la hauteur de l'idée. C'est la justification.
Dora
Moi aussi, je désire cette mort-là."
Albert Camus, Les Justes, 1949.

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20 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [31]
" Hammett Détective renvoie aussi, bien évidemment, à l'origine de l’œuvre. Il a souvent été dit que les écrivains américains, de Poe à Hemingway, de Faulkner à Fitzgerald, écrivaient des autobiographies déguisées. Ici, avec la distance nécessaire, et sans aucun didactisme, il est rappelé, mieux que tout discours, les implications de Dash chez Pinkerton, anodines ou traumatisantes, parfois déterminantes pour ses engagements futurs, et nous voyons se dessiner peu à peu, comme sous une suite de coups de projecteurs, un univers que tous les lecteurs de Dash auront plaisir à reconnaître, de même que nous percevons des bribes de sa vie, comme une série de flashbacks situés précisément dans le temps." [François Guérif]
Collectif, Hammett Détective, 2020.

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19 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [30]
"L’étape suivante c’est le désastre social et politique. Le passage d’un moment à l’autre en politique fait partie des mystères de l’Histoire. On se trompe rarement sur les diagnostics, mais on se trompe souvent sur les rythmes des événements. Cependant l’existence de tels enchaînements est absolument certaine. Le plus important ce n’est pas la pure abstraction politique et géopolitique mais d’abord tous les comportements politiques ancrés dans les comportements humains fondamentaux c’est-à-dire invariants d’époques, de régimes politiques et de formes sociales. Ceux qui s’occupaient de leurs morts survivaient mieux. Ce qui s’occupaient collectivement de leurs petits survivaient mieux, ceux qui partageaient la nourriture survivaient mieux. Nous sommes leurs héritiers. Nous sommes les enfants des tribus de l’entraide. Les ressorts de cet héritage restent actifs après 200.000 ans de sélection naturelle.
Il ne faut donc se diluer ni dans le localisme, ni dans le messianisme du «monde d’après». Enfin je veux évoquer un dernier point à propos des dialogues qui nous sont proposés. Je mets de côté les injures qui me sont adressées parfois. Elles desservent surtout leurs auteurs. Je veux dire pourquoi nous ne pouvons accepter la négation de la force que nous avons accumulée. On ne peut laisser dire sans réagir que les deux dernières présidentielles n’ont pas existé et que dix ans de notre combat soient invisibilisés. Nous avons permis la permanence d’un courant politique qui s’est éteint dans nombre de pays en raison des ralliements universels au néolibéralisme des dirigeants de la gauche traditionnelle, et de l’incapacité des résistants à s’imprégner des enseignements des vagues révolutionnaires de l’Amérique latine, seul endroit du monde où la chaîne néolibérale a été rompue. Nous avons bâti une stratégie et force alternative. Une force considérable en nombre et en capacité d’action. Nous la gérons de manière responsable. «L’Avenir en commun» ça existe. Il n’existe aucun programme aussi avancé sur la place. Il ne peut pas être effacé du tableau."
Jean-Luc Mélenchon, L'Engrenage, 2020.

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18 octobre 2026
BOUQUINS - BOUQUINAGE [29]
"Pour Marx, si le communisme n'était pas un idéal, ce n'était pas parce qu'il n'existait pas d'idéal communiste, mais parce que cet idéal n'était que l'expression d'un mouvement réel. Or, pour le meilleur et pour le pire, cet idéal communiste a toujours devancé le mouvement réel. Et comme ce fut souvent pour le pire qu'il s'est mesuré à la réalité pour la transformer, c'est encore à la réalité qu'il doit être mesuré pour être critiqué et repensé. À un communisme borgne qui invitait à faire table rase du passé, répond aujourd'hui une critique aveugle qui invite à faire table rase du communisme. Or l'utopie ne peut renoncer à l'utopie sans nouvelle utopie : pour accomplir d'anciens idéaux, en forger de nouveaux."
Henri Maler, Convoiter l'impossible, 1995.

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