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17 novembre 2019

Chute de feuilles [12]

 

«Les visiteurs sont installés dans la maison, l’ancienne salle à manger faisant office de chambre, avec le bureau de Lev dans la petite pièce adjacente. Lev d’humeur extraordinairement enjouée, malgré ses années de vicissitudes à fuir Staline et, récemment, ses vingt et un jours en mer. Il franchit les portes en verre de son bureau, pénètre dans la cour ensoleillée et s’étire en faisant des mouvements de bras : un homme compact et musclé, vrai paysan russe pour mener une révolution de paysans. Il semble bâti pour une vie de labeur plutôt que de captivité. Quand il travaille à son bureau, sa grosse main se referme sur le stylo comme si c’était un manche de hache. Quand il sourit, ses yeux brillent et des fossettes se creusent sur ses joues, au-dessus de sa petite barbe blanche. Le bonheur de vivre, son état naturel, semble-t-il. Est-ce que c’est ce qui fait d’un homme un révolutionnaire : la certitude qu’il a droit à la joie plutôt qu’à la soumission ? Cet homme surprenant lève les yeux vers le ciel éclatant de lumière, et dit que puisque le Mexique est aujourd’hui le seul pays qui veut de lui, il est content qu’il en soit ainsi.

Il pourrait sortir de la maison pour faire une promenade s’il le souhaitait, mais bien sûr il faudrait qu’il soit sous bonne garde. En Norvège, pas question de sortir, ils étaient en résidence surveillée depuis septembre dernier, a dit Natalya. Staline brandit la menace de sanctions commerciales à l’encontre de la Norvège si le Gouvernement ne révoque pas son droit d’asile. Et on peut en être sûr, Staline sait déjà qu’il est ici.»

 

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16 novembre 2019

Chute de feuilles [11]

 

«Une sinistre nuit de novembre, je pus enfin contempler le résultat de mes longs travaux. Avec une anxiété qui me mettait à l'agonie, je disposai à portée de ma main les instruments qui allaient me permettre de transmettre une étincelle de vie à la forme inerte qui gisait à mes pieds. Il était déjà une heure du matin. La pluie tambourinait lugubrement sur les carreaux, et la bougie achevait de se consumer. Tout à coup, à la lueur de la flamme vacillante, je vis la créature entrouvrir des yeux d'un jaune terne. Elle respira profondément, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif.»

 

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15 novembre 2019

Chute de feuilles [10]

 

«C'était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait l'allemand, l'anglais et le russe. En 1849, à Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette Rhénane; et, dès ce moment, sa religion s'était fixée, il professait le socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne entière à l'idée d'une prochaine rénovation sociale, qui devait assurer le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni d'Allemagne, forcé de s'exiler de Paris à la suite des journées de Juin, vivait à Londres, écrivait, s'efforçait d'organiser le parti, lui végétait de son côté, dans ses rêves, tellement insoucieux de sa vie matérielle, qu'il serait sûrement mort de faim, si son frère ne l'avait recueilli, rue Feydeau, près de la Bourse, en lui donnant la pensée d'utiliser sa connaissance des langues pour s'établir traducteur.  

Ce frère aîné adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup féroce aux débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d'un homme, mais tout de suite attendri aux larmes, d'une tendresse passionnée et minutieuse de femme, dès qu'il s'agissait de ce grand garçon distrait, resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le servait comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant les lits, s'occupant de la nourriture qu'un petit restaurant du voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tête bourrée de mille affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient pas, entravées de travaux personnels; et il lui défendait même de travailler, inquiet d'une petite toux mauvaise; et malgré son dur amour de l'argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquête de l'argent l'unique raison de vivre, il souriait indulgemment des théories du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou à un gamin, quitte à le lui voir briser.

Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son frère faisait dans la pièce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce sur les valeurs déclassées et sur l'achat des créances, il vivait plus haut, dans un songe souverain de justice. L'idée de charité le blessait, le jetait hors de lui : la charité, c'était l'aumône, l'inégalité consacrée par la bonté; et il n'admettait que la justice; les droits de chacun reconquis, posés en immuables principes de la nouvelle organisation sociale. Aussi, à la suite de Karl Marx, avec lequel il était en continuelle correspondance, épuisait−il ses jours à étudier cette organisation, modifiant, améliorant sans cesse sur le papier la société de demain, couvrant de chiffres d'immenses pages, basant sur la science l'échafaudage compliqué de l'universel bonheur. Il retirait le capital aux uns pour le répartir entre tous les autres, il remuait les milliards, déplaçait d'un trait de plume la fortune du monde ; et cela, dans cette chambre nue, sans une autre passion que son rêve, sans un besoin de jouissance à satisfaire, d'une frugalité telle, que son frère devait se fâcher pour qu'il bût du vin et mangeât de la viande. Il voulait que le travail de tout homme, mesuré selon ses forces, assurât le contentement de ses appétits lui, se tuait à la besogne et vivait de rien. Un vrai sage, exalté dans l'étude, dégagé de la vie matérielle, très doux et très pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en plus, la phtisie l'envahissant qu'il daignât même s'en apercevoir et se soigner.»

 

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14 novembre 2019

Chute de feuilles [9]

 

«Denys possédait cette qualité inestimable à mes yeux : il savait écouter une histoire. L'art d'écouter une histoire s'est perdu en Europe. Les indigènes d'Afrique, qui ne savent pas lire, l'ont conservé. Les blancs eux ne savent pas écouter une histoire, même s'ils sentent qu'ils le devraient. S'ils ne s'agitent pas, ou s'ils ne peuvent pas s'empêcher de penser à une chose qu'ils doivent faire toutes affaires cessantes, ils s'endorment. Ces mêmes personnes peuvent fort bien demander quelque chose à lire, un livre ou un journal, et sont tout à fait capables de passer la soirée plongées dans quelque chose d'imprimé, et même de lire un conte. Ils se sont habitués à recevoir toutes leurs impressions par le truchement des yeux.

Denys, qui de manière générale avait l'ouïe très fine et avait développé ce sens durant ses safaris, préférait entendre une histoire plutôt que de la lire. Quand il arrivait à la ferme, il me demandait si j'avais de nouvelles histoires à raconter. En son absence, j'inventais des contes et des histoires. Le soir, il s'installait confortablement devant la cheminée, avec tous les coussins de la maison autour de lui, je m'asseyais en tailleur à côté de lui, telle Schéhérazade, et il m'écoutait raconter une longue histoire, du début à la fin. Il la suivait même mieux que moi, car lorsque, au moment décisif, un des personnages faisait son apparition, il m'interrompait pour me dire : "Cet homme est mort au début de l'histoire. Mais cela ne fait rien, continuez".»

 

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13 novembre 2019

Chute de feuilles [8]

 

« Neville s’immobilisa un moment, parcourant la salle du regard. Tant de livres, vestiges abandonnés du savoir d’un monde, pauvres simulacres, impuissants à sauver l’homme de la destruction. »

 

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