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16 septembre 2018

Une autre "rentrée littéraire"

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SYNOPSIS

Au moment où les partis populistes remportent des succès déconcertants dans les sociétés libérales occidentales, en Autriche, en Italie, aux États-Unis..., nul ne saurait douter que nous traversons aujourd'hui ce que Chantal Mouffe appelle un «moment populiste», qui s'explique par la désaffection croissante envers les partis de gouvernement traditionnels et la défiance envers la chose politique dans son ensemble. Après L'illusion du consensus, la gauche progressiste que défendait l'auteure, capable de revitaliser la démocratie et de rétablir un espace où s'expriment les conflits, doit désormais se reconstruire ; et il semble bien qu'elle n'ait d'autre choix que d'adopter, elle aussi, une «stratégie populiste». Mais attention, par «populisme de gauche», il faut entendre la stratégie qui vise à construire une frontière entre «le peuple» et l'«oligarchie», la seule frontière politique qui vaille, comme l'avance Chantal Mouffe dans ce texte aux allures de véritable manifeste.

 

Chantal MOUFFE, Pour un populisme de gauche, Albin Michel

Paru le 12/09/2018

 

 

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SYNOPSIS

Que faire ? Telle était la question que se posa Lénine en 1901, alors qu'il éprouvait des doutes sur la capacité révolutionnaire du monde ouvrier russe. Soixante-dix-sept ans plus tard, Louis Althusser décide de se l'adresser aussi. Confronté au reflux de Mai 68 et aux renoncements successifs du Parti communiste, il souhaite offrir à ses lecteurs un bref vade-mecum pour la révolution à venir. Un vade-mecum ramassé et tranchant, brillant et nerveux, tout entier tourné vers un objectif : parvenir à organiser la lutte de la classe populaire, de telle sorte qu'elle puisse l'emporter sur la classe bourgeoise. Pour Althusser, c'est l'occasion d'une critique virtuose des écrits d'Antonio Gramsci et de l'eurocommunisme, qui séduisent alors de nombreux marxistes. Mais c'est surtout l'opportunité de tenter de dire, en quelques pages, ce qu'il n'avait pas réussi à énoncer ailleurs : quelles conditions concrètes faut-il satisfaire pour qu'enfin la révolution ait lieu. Laissé inachevé, il est publié ici pour la première fois.

 

Louis ALTHUSSER, Que Faire ?, PUF

A paraître le 19/09/2018

 

 

 

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SYNOPSIS

Alors qu'il séjourne entre mai et octobre 1843 dans la petite ville de Kreuznach, Marx s'attelle à l'élaboration d'une critique de la philosophie du droit de Hegel, dont la pensée constitue alors l'horizon philosophique des jeunes penseurs critiques allemands. Ce travail prend la forme d'un commentaire ligne à ligne des paragraphes 261 à 313 des Principes de la philosophie du droit consacrés à la constitution interne de l'État. Marx laisse finalement ce travail inachevé sous la forme d'un manuscrit. C'est ce texte que nous publions aujourd'hui dans une nouvelle traduction qui, pour la première fois en France, s'appuie sur l'édition critique allemande la plus récente, et tente de faire apparaître le Manuscrit de Kreuznach comme ce qu'il est: un brouillon qui est aussi un véritable laboratoire de la pensée de Marx en train de se construire et de se préciser au contact du texte de son maître. Une introduction, un plan détaillé du texte, un appareil de notes, un glossaire et un choix de textes complémentaires, dont les paragraphes de Hegel commentés, permettent de replacer ce texte étonnant dans le cheminement de pensée de Marx, et en particulier dans le débat qu'il n'a jamais cessé d'entretenir avec la pensée de Hegel.

 

Karl MARX, Contribution à la critique de la Philosophie du Droit de Hegel, Editions sociales

A paraître le 19/09/2018

 

 

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SYNOPSIS

Mis à part leur statut de détective chevronné, quel est le point commun entre Hercule Poirot, Reginald Wexford et Adam Dalgliesh ? Tous sont nés de l'imaginaire d'une écrivaine. Le roman policier est affaire de femmes, d'Anglaises tout particulièrement : Agatha Christie, Ruth Rendell, P. D. James. Ces «reines du crime», comme se plaît à les appeler la critique anglo-saxonne, ont façonné le genre du polar. Et si cette tradition féminine s'est épanouie, c'est avant tout grâce à un contexte politique et social propice au renouveau. Alternative féminine et féministe au roman d'aventure, le polar a cristallisé les angoisses, les modes et les mutations. Dans la deuxième moitié du XIX siècle, les auteures se sont faites enquêtrices ; elles ont questionné leur époque, remis en cause l'ordre patriarcal, repensé le marché de la littérature, donné naissance à un nouveau modèle d'héroïne émancipée. Plus que de simples fictions, les récits de détectives ont redessiné les contours de la société anglaise.

 

Frédéric REGARD, Le détective était une femme, PUF

A paraître le 19/09/2018

 

 

 

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SYNOPSIS

Ce livre constitue une perspective historique (celle de la minorité) sur cet épisode révolutionnaire et il est, selon les mots de Bernard Noël, un véritable «traité idéologique». Pour Arnould, comme pour Lefrançais, membres tous deux de la « minorité » socialiste, non jacobine, non blanquiste, la Commune a trouvé «la formule exacte de la souveraineté populaire» en substituant le principe de la fédération, de l'union libre de collectivités autonomes, à tout centralisme politique. La formule inédite de la souveraineté par l'union, redoublée par l'anonymat de l'auto-gouvernement, accomplit les grandes idées du socialisme utopique. Mais cet accomplissement est vite contrarié par la situation de guerre étrangère et civile. Aussi la Commune se trouve-t-elle soumise à une tension contradictoire entre le socialisme utopique et le pragmatisme jacobin. Soumise à cet antagonisme, lui-même aggravé par la guerre, il faut à la Commune devenir efficace dans l'urgence ou abandonner le gouvernement à un Comité de salut public.

 

Arthur ARNOULD, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, Klincksieck

A paraître le 20/09/2018

 

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SYNOPSIS

Qu'est devenue la vérité ? À l'heure de la mise en oeuvre de la première loi supposée limiter les «fake news», Arnaud Esquerre, spécialiste des phénomènes de croyance, analyse la logique propre à ces faits alternatifs et les raisons de leur succès dans la sphère publique.

 

Arnaud ESQUERRE, Le vertige des faits alternatifs, Textuel

A paraître le 26/09/2018

 

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SYNOPSIS

Il y a les liens que le cinéma tisse avec la société de son temps. Marc Ferro en a traité dans un ouvrage devenu classique, Cinéma et histoire (Folio Histoire n° 55). Il y a, désormais, les rapports que les historiens entretiennent avec le film, en tant qu'objet d'analyse mais aussi mode d'écriture. Pour mieux donner à percevoir, par la fiction et la compression du temps, ce qu'ils ne peuvent écrire dans un livre, certains historiens ont d'ailleurs fait le choix de passer à la réalisation. Plus généralement, l'historien est devenu un conseiller, ce qui conduit à expliciter l'évolution du statut de son expertise. Qu'il se définisse, au coeur de l'Histoire, comme oeuvre ou document d'archives, du Jour le plus Long (1962) à Dunkerque (2017), le film est assurément une mise en récit, au même titre que le discours de l'historien. Mais il crée également des formes spécifiques de figuration de l'histoire. C'est, à partir d'analyses de films et de documentaires historiques ou de fiction, comme de leur propre expérience cinématographique, ce que montrent Christian Delage et Vincent Guigueno dans cet ouvrage pionnier.

 

Christian DELAGE et Vincent GUIGUENO, L'historien et le film, Gallimard

A paraître le 27/09/2018

 

 

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SYNOPSIS

En août 1936, le monde stupéfait découvre les premiers procès de Moscou. Au banc des accusés, les principaux dirigeants bolcheviques sont accusés des pires crimes et qui finiront devant le peloton d'exécution. Pourtant, le principal «coupable», qui a tout orchestré selon le procureur Vychinski, est absent. Il a été chassé d'URSS et privé de sa citoyenneté soviétique quelques années plus tôt : Léon Trotsky, le fondateur de l'Armée rouge est en exil au Mexique. Devant le tombereau de calomnies - il serait, tour à tour, depuis longtemps un agent de la Gestapo, du Mikado japonais et de l'état-major militaire français, l'organisateur de sabotages en URSS, d'assassinats de masse -, une commission internationale conduite par le philosophe américain John Dewey mène une contre-enquête sur les accusations. Elle recueille des témoignages et vérifie la «solidité» des accusations. En avril 1937, elle se rend à Coyoacán (Mexico) où réside Trotsky pour l'interroger. Celui-ci répond aux questions et revient sur l'histoire de la Révolution russe et de son funeste destin. Il revient sur sa vie depuis ses premiers engagements, sa rencontre avec Lénine et le déroulement de la Révolution d'octobre. Mais, surtout, il nous livre son témoignage et ses analyses sur la dégénérescence bureaucratique de l'URSS. Il détaille le fonctionnement de l'appareil policier de Staline et le déroulement des procès Moscou. Sous le feu des questions de la commission, il met en pièces les accusations et démontre les invraisemblances des faits allégués. Trois ans avant son assassinat par un agent de Staline, il nous propose sa part de vérité et nous livre le témoignage vivant d'un acteur de premier plan du déroulement tumultueux de l'Histoire. Publié en 1938, Not Guilty est resté inédit en français.

 

Commission DEWEY, Trotsky n'est pas coupable, Syllepse

A paraître le 27/09/2018

 

 

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SYNOPSIS

Avec dix-sept députés répartis dans huit commissions à l'Assemblée nationale, La France Insoumise n'est pas le plus grand groupe d'opposition, mais elle est vite apparue comme étant la seule véritable force d'opposition au gouvernement Macron, et en particulier à sa politique économique, fiscale et sociale. En onze chapitres, les députés dressent un état critique de la France de M. Macron, en centrant leur analyse sur les politiques les plus contestables, tant du point de vue de l'efficacité que de la justice. Ils montrent ainsi ce qui, selon eux, est vraiment «en marche» dans la France de Macron : une régression qui poursuit et approfondit la logique néolibérale installée par les gouvernements précédents (de droite comme de gauche). Mais La France Insoumise est aussi la première force de propositions de lois alternatives : chaque diagnostic critique dessine donc également les voies d'une autre politique. Les députés insoumis Clémentine AUTAIN, Ugo BERNALICIS, Alexis CORBIÈRE, Éric COQUEREL, Caroline FIAT, Bastien LACHAUD, Michel LARIVE, Jean-Luc MÉLENCHON, Danièle OBONO, Mathilde PANOT, Loïc PRUD'HOMME, Adrien QUATENNENS, Jean-Hugues RATENON, Muriel RESSIGUIER, Sabine RUBIN, François RUFFIN, Bénédicte TAURINE.

 

Les DEPUTES INSOUMIS, La régression en marche, Seuil

A paraître le 4/10/2018

 

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

29 juillet 2018

Marx dans le texte (15)

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(...) « Un livre qui m'a beaucoup intéressé, c'est l'HISTOIRE DE LA FORMATION ET DU PROGRES DU TIERS-ETAT d'Augustin Thierry, paru en 1853. C'est curieux de voir comment ce monsieur, qui est le père de la «lutte de classes» dans l'historiographie française, se déchaîne dans sa préface contre les «Jeunes historiens» qui voient, eux aussi, maintenant un antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat, et qui veulent découvrir déjà des traces de cette opposition spécifique dans l'histoire du tiers-état jusqu'en 1789. (...)

Si M. Thierry avait lu nos travaux, il saurait que l'antagonisme caractérisé entre la bourgeoisie et le peuple ne commence naturellement à exister qu'à partir du moment où la bourgeoisie cesse de faire face, sous le nom de tiers-état, à la noblesse et au clergé. En ce qui concerne «les racines dans l'histoire» d'un « antagonisme d'hier», son livre apporte la meilleure preuve que ces «racines» naissent avec la naissance même du tiers-état. (...)

Ce qui m'a intéressé, c'est de voir, à travers les documents qu'il cite, que le mot «catalla, capitalia», le capital, apparaît avec la formation des communes. En outre, il prouve, sans le vouloir, que la chose qui freina le plus la bourgeoisie française dans sa marche victorieuse, c'est qu'elle ne se décida à faire cause commune avec les paysans qu'en 1789 » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 27 juillet 1854]

 

 

(...) « En étudiant le merdier espagnol, je suis tombé aussi sur le digne Chateaubriand, ce styliste prétentieux, qui allie de la façon la plus écoeurante le scepticisme et le voltairianisme distingués du XVIIIème siècle au sentimentalisme et au romantisme également distingués du XIXème siècle. Cette conjonction ne pouvait naturellement manquer de faire date en France sur le plan du style, bien que même dans le style le côté faux, en dépit des prouesses d'artiste, saute aux yeux à maintes reprises » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 26 octobre 1854]

 

 

(...) « Bacon dit que les véritables grands hommes ont tant de relations avec la nature et le monde, qu'ils s'intéressent à tant de choses qu'ils se consolent rapident de toute perte. Je ne fais pas partie de ces grands hommes. La mort de mon enfant a profondément bouleversé mon coeur et ébranlé mon esprit et je ressens cette perte aussi vivement qu'au premier jour. Ma pauvre femme, elle aussi, est complètement brisée » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Ferdinand Lassalle, 28 juillet 1855]

 

« Les soi-disant révolutions de 1848 n´ont été que de simples incidents, de menues cassures et lézardes dans la dure écorce de la société européenne. Mais elles y découvraient un gouffre. Sous une surface d´apparence solide, elles révélèrent des océans de masse liquide qui n´a qu´à s´épandre pour faire voler en éclats des continents de roche dure. Elles proclamèrent bruyamment et confusément l´émancipation du prolétariat, ce mystère du XIXe siècle et de la révolution de ce siècle.

En vérité, cette révolution sociale n´était pas une nouveauté inventée en 1848. La vapeur, l´électricité et le métier à filer étaient des révolutionnaires infiniment plus dangereux que des citoyens de la stature d´un Barbès, d´un Raspail et d´un Blanqui. Cependant, quoique l´atmosphère dans laquelle nous vivons fasse peser sur chacun de nous un poids de 20 000 livres, vous en apercevez-vous ? Pas plus que la société européenne d´avant 1848 ne s'apercevait de l´atmosphère révolutionnaire qui l´enveloppait et l´oppressait de toutes parts.

Il est un fait écrasant qui caractérise notre XIXe siècle, un fait qu´aucun parti n´ose contester. D´un côté, des forces industrielles et scientifiques se sont éveillées à la vie, qu´aucune époque antérieure de l´histoire humaine ne pouvait même soupçonner. De l´autre côté, apparaissent des signes de déclin qui éclipsent les horreurs relevées lors de la dernière période de l'Empire romain.

De nos jours, chaque chose paraît grosse de son contraire. Nous voyons que les machines douées du merveilleux pouvoir de réduire le travail humain et de le rendre fécond le font dépérir et s´exténuer. Les sources de richesse nouvellement découvertes se changent, par un étrange sortilège, en sources de détresse. Il semble que les triomphes de la technique s´achètent au prix de la déchéance morale.

A mesure que l´humanité maîtrise la nature, l´homme semble devenir l'esclave de ses pareils ou de sa propre infamie. Même la pure lumière de la science semble ne pouvoir luire autrement que sur le fond obscur de l'ignorance. Toutes nos découvertes et tous nos progrès semblent avoir pour résultat de doter de vie intellectuelle les forces matérielles et de dégrader la vie humaine à une force matérielle. Cet antagonisme entre l´industrie et la science modernes d´autre part, et la misère et la décomposition morale d'autre part, cet antagonisme entre les forces productives et les rapports sociaux de notre époque est un fait tangible, écrasant et impossible à nier.

Tels partis le déplorent, d´autres souhaitent se débarrasser de la technique moderne, pour peu qu´ils se délivrent des conflits modernes ; ou bien s'imaginent qu´un progrès aussi important dans l´industrie doit nécessairement s´accompagner d´une régression non moins considérable en politique. Pour notre part, nous ne nous abusons pas quant à la nature de l'esprit retors qui ne cesse d´imprégner toutes ces contradictions. Nous savons que pour faire oeuvre utile les forces nouvelles de la société ont besoin d´une chose, à savoir d´hommes nouveaux qui maîtrisent ces forces ; et ces hommes nouveaux, ce sont les travailleurs. Ils sont tout autant une invention des temps modernes que les machines elles-mêmes. Dans les symptômes qui déconcertent la bourgeoisie, l´aristocratie et les piètres prophètes de la régression, nous retrouvons notre brave ami, Robin Goodfellow, la vieille taupe capable de travailler si vite sous terre, l´excellent mineur - la révolution. Les travailleurs anglais sont les pionniers de l´industrie moderne. Ils ne seront certainement pas les derniers à venir à l´aide de la révolution sociale engendrée par cette industrie, une révolution qui signifie l'émancipation de leur propre classe et de l´esclavage salarié. Je sais les luttes héroïques que les ouvriers anglais ont menées depuis le milieu du siècle dernier, luttes moins glorifiées parce qu' oubliées et mises sous le boisseau par les historiens bourgeois.

Pour faire expier les méfaits commis par les classes dominantes, il existait en Allemagne au Moyen Age un tribunal secret, dit Sainte-Vehme. Si on voyait une croix rouge tracée sur un mur, on savait que le propriétaire de la maison était condamné par la Vehme. Toutes les maisons en Europe sont à présent marquées par la mystérieuse croix rouge. Le juge, c´est l´histoire - l'exécuteur du verdict, c´est le prolétariat »

 

[Discours de Karl Marx, Fête de « The People's Paper », journal des Chartistes de Londres, 14 avril 1856]

 

 

(... ) « Nota bene, en ce qui concerne des points à mentionner ici et à ne pas oublier :

 

  1. La guerre développée antérieurement à la paix : montrer comment par la guerre et dans les armées, etc., certains rapports économiques, comme le travail salarié, le machinisme, etc., se sont développés plus tôt qu'à l'intérieur de la société bourgeoise. De même le rapport entre la force productive et les rapports de circulation particulièrement manifeste dans l'armée.

 

  1. Rapport entre l'histoire idéaliste telle qu'on l'a écrite jusqu'ici et l'histoire réelle. En particulier celles qui se disent histoires de la civilisation, et qui sont toutes histoires de la religion et des États. (A cette occasion, on peut aussi parler des différents genres d'histoire écrite jusqu'à maintenant. L'histoire dite objective. La subjective (morale, etc.). La philosophique).

 

  1. Phénomènes secondaires et tertiaires. D'une façon générale, rapports de production dérivés, transférés, non originaux. Ici entrée en jeu de rapports internationaux.

 

  1. Reproches au sujet du matérialisme de cette conception. Rapport avec le matérialisme naturaliste.

 

  1. Dialectique des concepts forces productives (moyens de production) et rapports de production, dialectique dont les limites sont à déterminer et qui ne supprime pas la différence réelle.

 

  1. Le rapport inégal entre le développement de la production matérielle et celui de la production artistique par exemple. D'une manière générale, ne pas prendre l'idée de progrès sous la forme abstraite habituelle. Art moderne, etc.. Cette disproportion est loin d'être aussi importante, ni aussi difficile à saisir que celle qui se produit à l'intérieur des rapports sociaux pratiques. Par exemple, de la culture. Rapport des États-Unis avec l'Europe. Mais la vraie difficulté à discuter ici est celle-ci : comment les rapports de production, en prenant la forme de rapports juridiques, suivent un développement inégal. Ainsi, par exemple, le rapport entre le droit privé romain (pour le droit criminel et le droit public c'est moins le cas) et la production moderne.

 

  1. Cette conception apparaît comme un développement nécessaire. Mais justification du hasard. Comment. (La liberté notamment aussi.) (Influence des moyens de communication. L'histoire universelle n'a pas toujours existé; l'histoire considérée comme histoire universelle est un résultat)

 

  1. Le point de départ naturellement dans les déterminations naturelles; subjectivement et objectivement. Tribus, races, etc.

 

 

Pour l'art, on sait que certaines époques de floraison artistique ne sont nullement en rapport avec le développement général de la société, ni par conséquent avec celui de sa base matérielle, qui est pour ainsi dire l'ossature de son organisation. Par exemple les Grecs comparés aux modernes, ou encore Shakespeare. Pour certaines formes de l'art, l'épopée par exemple, il est même reconnu qu'elles ne peuvent jamais être produites dans la forme classique où elles font époque, dès que la production artistique apparaît en tant que telle; que donc, dans le domaine de l'art lui-même, certaines de ses créations importantes ne sont possibles qu'à un stade inférieur du développement artistique. Si cela est vrai du rapport des différents genres artistiques à l'intérieur du domaine de l'art lui-même, Il est déjà moins surprenant que cela soit également vrai du rapport du domaine artistique tout entier au développement général de la société. La difficulté ne réside que dans la manière générale de saisir ces contradictions. Dès qu'elles sont spécifiées, elles sont par là même expliquées.

Prenons, par exemple, le rapport de l'art grec d'abord, puis de l'art de Shakespeare avec notre temps. On sait que la mythologie grecque n'a pas été seulement l'arsenal de l'art grec, mais la terre même qui l'a nourri. La façon de voir la nature et les rapports sociaux qui inspire l'imagination grecque et constitue de ce fait le fondement de la mythologie grecque est-elle compatible avec les Selfactors [machines à filer automatiques], les chemins de fer, les locomotives et le télégraphe électrique ? Qu'est-ce que Vulcain auprès de Roberts and Co, Jupiter auprès du paratonnerre et Hermès auprès du Crédit mobilier ? Toute mythologie maîtrise, domine les forces de la nature dans le domaine de l'imagination, et par l'imagination, et leur donne forme : elle disparaît donc quand ces forces sont dominées réellement. Que devient Fama à côté de Printing-house square ?

L'art grec suppose la mythologie grecque, c'est-à-dire l'élaboration artistique mais inconsciente de la nature et des formes sociales elles-mêmes par l'imagination populaire. Ce sont là ses matériaux. Ce qui ne veut pas dire n'importe quelle mythologie, c'est-à-dire n'importe quelle élaboration artistique inconsciente de la nature (ce mot sous-entendant ici tout ce qui est objectif, donc y compris la société). Jamais la mythologie égyptienne n'aurait pu fournir un terrain favorable à l'éclosion de l'art grec. Mais il faut en tout cas une mythologie. Donc en aucun cas une société arrivée à un stade de développement excluant tout rapport mythologique avec la nature, tout rapport générateur de mythes, exigeant donc de l'artiste une imagination indépendante de la mythologie.

D'autre part, Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou, somme toute, l'Iliade avec la presse ou encore mieux la machine à imprimer ? Est-ce que le chant, le poème épique, la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la barre du typographe, est-ce que ne s'évanouissent pas les conditions nécessaires de la poésie épique ?

Mais la difficulté n'est pas de comprendre que l'art grec et l'épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté réside dans le fait qu'ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu'ils ont encore pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles.

Un homme ne peut redevenir enfant, sous peine de tomber dans la puérilité. Mais ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l'enfant et, ayant accédé à un niveau supérieur, ne doit-il pas aspirer lui-même à reproduire sa vérité ? Dans la nature enfantine, chaque époque ne voit-elle pas revivre son propre caractère dans sa vérité naturelle ? Pourquoi l'enfance historique de l'humanité, là où elle a atteint son plus bel épanouissement, pourquoi ce stade de développement révolu à jamais n'exercerait-il pas un charme éternel ? Il est des enfants mal élevés et des enfants qui prennent des airs de grandes personnes. Nombre de peuples de l'antiquité appartiennent à cette catégorie. Les Grecs étaient des enfants normaux. Le charme qu'exerce sur nous leur art n'est pas en contradiction avec le caractère primitif de la société où il a grandi. Il en est bien plutôt le produit et il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions sociales insuffisamment mûres où cet art est né, et où seulement il pouvait naître, ne pourront jamais revenir »

 

[Karl Marx, Introduction à la critique de l'Economie politique, 1857]

 

 

 

 

28 juillet 2018

Marx dans le texte (14)

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(...) « Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique. Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est :

  1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ;

  2. que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ;

  3. que cette dictature elle-­même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Joseph Weydemeyer, 5 mars 1852]

 

 

(...) « Bonne chance pour le nouveau citoyen du monde ! On ne peut venir au monde à une époque plus formidable que de nos jours. Lorsqu'on ira en 7 jours de Londres à Calcutta, nous aurons depuis longtemps la tête tranchée ou le chef branlant. Et l'Australie, la Californie, et l'Océan Pacifique ! Les nouveaux citoyens ne comprendront plus à quel point notre monde était exigu » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Joseph Weydemeyer, 25 mars 1852]

 

 

(...) « La révolution pourrait se produire plus tôt que nous le souhaitons. Rien n'est pire pour des révolutionnaires que d'avoir à se préoccuper de l'approvisionnement en pain » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 19 août 1852]

 

 

(...) «  N'est-il pas sot celui qui s'étonne de ce que les écoliers savent, à savoir que la vérité naît de la controverse et qu'on ne peut dégager les faits historiques que par des affirmations contradictoires » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 3 septembre 1853]

 

 

(...) « J'ai l'intention de déclarer publiquement, à la prochaine occasion, que je ne suis lié à aucun parti. Je n'accepte plus dorénavant de me laisser injurier par n'importe quel âne, membre du parti, sous le couvert du parti » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 8 octobre 1853]

 

  « Je regrette profondément d’être dans l’impossibilité, pour le moment tout au moins, de quitter Londres et d’être ainsi empêché d’exprimer de vive voix mes sentiments de fierté et de gratitude pour l’invitation à siéger comme Délégué honoraire du Parlement ouvrier. La simple convocation d’un tel parlement marque une nouvelle époque dans l’histoire du monde. La nouvelle de ce grand événement éveillera les espérances de la classe ouvrière à travers l’Europe et l’Amérique.

Plus que tout autre pays, la Grande-Bretagne a vu se développer au plus haut degré le despotisme du capital et l’esclavage du travail. En aucun autre pays, les conditions intermédiaires entre le millionnaire commandant à des armées industrielles entières et l’esclave salarié, qui ne vit qu’au jour le jour, n’ont été aussi progressivement balayées de la surface de la terre. Là, il n’existe plus, comme dans les pays continentaux, de grandes classes de paysans et d’artisans qui dépendent presque autant de leur propriété que de leur propre travail. Un divorce complet entre la propriété et le travail s’est produit en Grande-Bretagne. C’est pourquoi, en aucun autre pays, la guerre entre les deux classes qui constituent la société moderne n’a pris des dimensions si colossales et des traits si distincts et palpables.

Mais c’est précisément pour ces raisons que la classe ouvrière de Grande-Bretagne est plus que toute autre apte et appelée à agir à la tête du grand mouvement qui doit aboutir à l’émancipation absolue du travail. Elle l’est en raison de la claire conscience de sa situation, de son immense supériorité numérique, des désastreuses luttes de son passé, de sa force morale dans le présent.

Ce sont les millions d’ouvriers de Grande-Bretagne qui ont, les premiers, jeté les bases réelles d’une nouvelle société l’industrie moderne, laquelle a transformé les forces destructives de la nature en puissance productive de l’homme. Avec une invincible énergie, à la sueur de leurs fronts et de leurs cerveaux, les travailleurs anglais ont créé des moyens d’ennoblir le travail lui-même et de multiplier ses fruits à un degré tel que l’abondance générale est devenue possible.

En créant les inépuisables forces productives de l’industrie moderne, ils ont rempli la première condition de l’émancipation du travail. Il leur faut maintenant en réaliser la seconde. Il leur faut libérer ces forces productrices de richesse des chaînes infâmes du monopole et les soumettre au contrôle commun des producteurs, lesquels, jusqu’à présent, ont permis que les produits même de leurs mains se tournent contre eux et se changent en autant d’instruments de leur propre asservissement.

La classe laborieuse a conquis la nature; elle doit maintenant conquérir les hommes. Pour réussir dans cette entreprise, il ne lui manque pas la force mais l’organisation de sa force commune, l’organisation de la classe laborieuse à une échelle nationale; tel est, à mon avis, le grand et glorieux objectif vers lequel tend le Parlement ouvrier.

Si le Parlement se montre fidèle à l’idée qui lui a donné vie, tel historien futur devra rappeler qu’en l’année 1854, il existait deux parlements en Angleterre, un parlement à Londres et un parlement à Manchester un parlement des riches et un parlement des pauvres , mais que des hommes siégeaient seulement au parlement des travailleurs et non au parlement des maîtres.

 

Votre très dévoué »

 

[Lettre de Karl Marx au « Parlement Ouvrier », 9 mars 1854]

 

22 juillet 2018

Marx dans le texte (13)

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(...) « Pour le moment, ma nouvelle théorie de la rente ne m'a apporté que la bonne conscience à laquelle aspire nécessairement tout homme de bien. Je suis en tout cas content que tu en sois satisfait. Un rapport inversement proportionnel entre la fertilité de la terre et la fertilité humaine ne pouvait qu'affecter profondément le puissant père de famille que je suis, d'autant plus que mon mariage est plus productif que mon industrie » (...)



[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 3 février 1851]





(...) « Cet isolement authentique, public, dans lequel nous vivons, toi et moi, me plaît beaucoup. Il répond tout à fait à notre position et à nos principes. Tout ce système de concessions réciproques et de demi-mesures qu'on tolère au nom des convenances, le devoir d'assumer aux yeux du public sa part de ridicule dans le parti en compagnie de tous ces ânes, tout cela a maintenant pris fin » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 11 février 1851]

 

 

(...) « Le pire est que je suis soudainement arrêté dans mes études en bibliothèque. Je suis si avancé que, dans cinq semaines, j'en aurais terminé avec toute cette merde d'économie. Et cela fait, c'est chez moi que je rédigerai l'Economie politique, tandis qu'au Museum je me lancerai dans une autre science. Ca commence à m'ennuyer. Au fond, cette science, depuis A. Smith et D. Ricardo, n'a plus fait aucun progrès, malgré toutes les recherches particulières et souvent extrêmement délicates auxquelles on s'est livré » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 2 avril 1851]

 

(...) « Et après les derniers événements, je suis plus convaincu que jamais, qu'il n'y aura pas de révolution sérieuse sans crise commerciale » (...)

 

[Lettre de Karl Marx à Ferdinand Freiligrath, 27 décembre 1851]

 

 

(...) « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle. (...)

Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c'est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu'ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu'ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d'ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l'histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C'est ainsi que Luther prit le masque de l'apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l'Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. C'est ainsi que le débutant qui apprend une nouvelle langue la retraduit toujours en pensée dans sa langue maternelle, mais il ne réussit à s'assimiler l'esprit de cette nouvelle langue et à s'en servir librement que lorsqu'il arrive à la manier sans se rappeler sa langue maternelle, et qu'il parvient même à oublier complètement cette dernière.

L'examen de ces conjurations des morts de l'histoire révèle immédiatement une différence éclatante. Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, de même que les partis et la masse de la première Révolution française, accomplirent dans le costume romain et en se servant d'une phraséologie romaine la tâche de leur époque, à savoir l'éclosion et l'instauration de la société bourgeoise moderne. Si les premiers brisèrent en morceaux les institutions féodales et coupèrent les têtes féodales, qui avaient poussé sur ces institutions, Napoléon, lui, créa, à l'intérieur de la France, les conditions grâce auxquelles on pouvait désormais développer la libre concurrence, exploiter la propriété parcellaire du sol et utiliser les forces productives industrielles libérées de la nation, tandis qu'à l'extérieur, il balaya partout les institutions féodales dans la mesure où cela était nécessaire pour créer à la société bourgeoise en France l'entourage dont elle avait besoin sur le continent européen. La nouvelle forme de société une fois établie, disparurent les colosses antédiluviens, et, avec eux, la Rome ressuscitée : les Brutus, les Gracchus, les Publicola, les tribuns, les sénateurs et César lui-même. La société bourgeoise, dans sa sobre réalité, s'était créé ses véritables interprètes et porte-parole dans la personne des Say, des Cousin, des Royer-Collard, des Benjamin Constant et des Guizot. Ses véritables capitaines siégeaient derrière les comptoirs, et la «tête de lard» de Louis XVIII était sa tête politique. Complètement absorbée par la production de la richesse et par la lutte pacifique de la concurrence, elle avait oublié que les spectres de l'époque romaine avaient veillé sur son berceau. Mais si peu héroïque que soit la société bourgeoise, l'héroïsme, l'abnégation, la terreur, la guerre civile et les guerres extérieures n'en avaient pas moins été nécessaires pour la mettre au monde. Et ses gladiateurs trouvèrent dans les traditions strictement classiques de la République romaine les idéaux et les formes d'art, les illusions dont ils avaient besoin pour se dissimuler à eux-mêmes le contenu étroitement bourgeois de leurs luttes et pour maintenir leur enthousiasme au niveau de la grande tragédie historique. C'est ainsi qu'à une autre étape de développement, un siècle plus tôt, Cromwell et le peuple anglais avaient emprunté à l'Ancien Testament le langage, les passions et les illusions nécessaires à leur révolution bourgeoise. Lorsque le véritable but fut atteint, c'est-à-dire lorsque fut réalisée la transformation bourgeoise de la société anglaise, Locke évinça Habacuc.

La résurrection des morts, dans ces révolutions, servit par conséquent à magnifier les nouvelles luttes, non à parodier les anciennes, à exagérer dans l'imagination la tâche à accomplir, non à se soustraire à leur solution en se réfugiant dans la réalité, à retrouver l'esprit de la révolution et non à évoquer de nouveau son spectre.

La période de 1848 à 1851 ne fit qu'évoquer le spectre de la grande Révolution française, depuis Marrast, le républicain en gants jaunes, qui prit la défroque du vieux Bailly, jusqu'à l'aventurier qui dissimule ses traits d'une trivialité repoussante sous le masque mortuaire de fer de Napoléon. Tout un peuple qui croit s'être donné, au moyen d'une révolution, une force de mouvement accrue se trouve brusquement transporté dans une époque abolie, et pour qu'aucune illusion concernant cette rechute ne soit possible, réapparaissent les anciennes dates, l'ancien calendrier, les anciens noms, les anciens édits tombés depuis longtemps dans le domaine des érudits et des antiquaires, et tous les vieux sbires qui semblaient depuis longtemps tombés en décomposition. La nation entière se conduit comme cet Anglais toqué de Bedlam, qui s'imaginait vivre à l'époque des anciens Pharaons et se plaignait tous les jours des pénibles travaux qu'il était obligé d'accomplir comme mineur dans les mines d'or d'Ethiopie, emmuré dans cette prison souterraine, avec, sur la tête, une lampe éclairant misérablement, derrière lui, le gardien d'esclaves armé d'un long fouet, et, aux issues, toute une foule de mercenaires barbares qui ne comprenaient ni les ouvriers astreints au travail des mines, ni ne se comprenaient entre eux, ne parlant pas la même langue. «Et tout cela, ainsi se lamentait-il, m'est imposé, à moi, libre citoyen de la Grande-Bretagne, pour extraire de l'or au profit des anciens Pharaons ! » «Pour payer les dettes de la famille Bonaparte», se lamente la nation française. Tant qu'il avait sa raison, l'Anglais ne pouvait se débarrasser de l'idée fixe de faire de l'or, les Français, tant qu'ils firent leur révolution, ne purent se débarrasser des souvenirs napoléoniens, comme l'a prouvé l'élection du 10 décembre [1848]. Ils éprouvaient le désir d'échapper aux dangers de la révolution en retournant aux marmites de l'Egypte, et le 2 décembre 1851 fut la réponse. Ils n'ont pas reçu seulement la caricature du vieux Napoléon, ils ont reçu le vieux Napoléon, lui-même sous un aspect caricatural, l'aspect sous lequel il apparaît maintenant au milieu du XIX° siècle.

La révolution sociale du XIX° siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d'avoir liquidé complètement toute superstition à l'égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIX° siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c'est le contenu qui déborde la phrase.

La révolution de Février fut un coup de main réussi par surprise contre l'ancienne société, et le peuple considéra ce coup de main heureux comme un événement historique ouvrant une nouvelle époque. Le 2 décembre, la révolution de Février est escamotée par le tour de passe-passe d'un tricheur, et ce qui semble avoir été renversé, ce n'est plus la monarchie, ce sont les concessions libérales qui lui avaient été arrachées au prix de luttes séculaires. Au lieu que la société elle-même se soit donné un nouveau contenu, c'est l'État qui paraît seulement être revenu à sa forme primitive, à la simple domination insolente du sabre et du goupillon. C'est ainsi qu'au coup de main de février 1848 répond le «coup de tête» de décembre 1851. Aussi vite perdu que gagné. Malgré tout, la période intermédiaire ne s'est pas écoulée en vain. Au cours des années 1848 à 1851, la société française, par une méthode plus rapide, parce que révolutionnaire, a rattrapé les éludes et les expériences qui, si les événements s'étaient développés de façon régulière, pour ainsi dire académique, eussent dû précéder la révolution de Février au lieu de la suivre, pour qu'elle fût autre chose qu'un simple ébranlement superficiel. La société semble être actuellement revenue à son point de départ. En réalité, c'est maintenant seulement qu'elle doit se créer son point de départ révolutionnaire, c'est-à-dire la situation, les rapports, les conditions qui, seuls, permettent une révolution sociale sérieuse.

Les révolutions bourgeoises, comme celles du XVIII° siècle, se précipitent rapidement de succès en succès, leurs effets dramatiques se surpassent, les hommes et les choses semblent être pris dans des feux de diamants, l'enthousiasme extatique est l'état permanent de la société, mais elles sont de courte durée. Rapidement, elles atteignent leur point culminant, et un long malaise s'empare de la société avant qu'elle ait appris à s'approprier d'une façon calme et posée les résultats de sa période orageuse. Les révolutions prolétariennes, par contre, comme celles du XIX° siècle, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et de se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment à nouveau devant l'immensité infinie de leurs propres buts, jusqu'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière, et que les circonstances elles-mêmes crient :

Hic Rhodus, hic salta !


C'est ici qu'est la rose, c'est ici qu'il faut danser ! »
(...)

 

[Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852]

 

 

 

07 mai 2018

Marx dans le texte (10)

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Les ouvriers de Paris ont été écrasés par des forces supérieures; ils n'ont pas succombé. Ils sont battus mais leurs adversaires sont vaincus. Le triomphe momentané de la force brutale est payé par l'anéantissement de toutes les illusions et chimères de la révolution de février, par la désagrégation de tout le parti des vieux républicains, par la scission de la nation française en deux nations, la nation des possédants et la nation des travailleurs. La république tricolore n'arbore plus qu'une seule couleur, la couleur des vaincus, la couleur du sang, elle est devenue la république rouge.

Aux côtés du peuple, aucune voix réputée républicaine, ni du National [1] ni de La Réforme [2] ! Sans autres chefs, sans autres moyens que l'indignation elle-même, il a résisté à la bourgeoisie et à la soldatesque coalisées plus longtemps qu'aucune dynastie française, pourvue de tout l'appareil militaire, ne résista à une fraction de la bourgeoisie coalisée avec le peuple. Pour faire disparaître la dernière illusion du peuple, pour rompre complètement avec le passé, il fallait aussi que les auxiliaires habituels et poétiques de l'émeute française, la jeunesse bourgeoise enthousiaste, les élèves de l'École polytechnique, les tricornes fussent du côté des oppresseurs. Il fallait que les élèves de la Faculté de médecine refusent aux plébéiens blessés le secours de la science. La science n'est pas là pour le plébéien qui a commis l'indicible, l'inexprimable crime de tout risquer pour sa propre existence, et non pour Louis-Philippe ou M. Marrast.

Le dernier vestige officiel de la révolution de février, la Commission exécutive [3], s'est évanouie, comme la brume, devant la gravité des événements. Les feux d'artifice de Lamartine se sont transformés en fusées incendiaires de Cavaignac.

La fraternité, cette fraternité des classes opposées dont l'une exploite l'autre, cette fraternité proclamée en février, écrite en majuscules, sur le front de Paris, sur chaque prison, sur chaque caserne - son expression véritable, authentique, prosaïque, c'est la guerre civile, la guerre civile sous sa forme la plus effroyable, la guerre du travail et du capital. Cette fraternité a flambé devant toutes les fenêtres de Paris le soir du 25 juin, alors que le Paris de la bourgeoisie illuminait, tandis que le Paris du prolétariat brûlait, saignait, gémissait jusqu'à l'épuisement.

La fraternité a duré juste le temps que l'intérêt de la bourgeoisie a été frère de l'intérêt du prolétariat. Des pédants de la vieille tradition révolutionnaire de 1793, des socialistes à l'esprit de système qui mendiaient pour le peuple auprès de la bourgeoisie et qui furent autorisés à tenir de longs sermons et à se compromettre aussi longtemps que le lion prolétarien avait besoin d'être endormi par des berceuses, des républicains qui réclamaient intégralement le vieil ordre bourgeois mais sans tête couronnée, des opposant dynastiques [4] pour qui le hasard avait substitué la chute de la dynastie à un changement de ministre, des légitimistes [5] qui voulaient non pas dépouiller la livrée mais en modifier la coupe, voilà les alliés avec qui le peuple fit février. Ce que d'instinct il haïssait en Louis-Philippe, ce n'était pas Louis-Philippe, c'était la domination couronnée d'une classe, c'était le capital sur le trône. Mais, magnanime comme toujours, il crut avoir anéanti son ennemi après avoir renversé l'ennemi de ses ennemis, l'ennemi commun.

La révolution de février fut la belle révolution, la révolution de la sympathie générale, parce que les contradictions (entre la bourgeoisie et le peuple) qui éclatèrent en elle contre la royauté, n'étaient pas encore développées et demeuraient en sommeil, unies, côte à côte, parce que la lutte sociale qui formait l'arrière-plan de cette révolution, n'avait atteint qu'une existence inconsistante, une existence purement verbale. La révolution de juin est laide; c'est la révolution repoussante, parce que la réalité a pris la place des mots, parce que la République a démasqué la tête même du monstre en lui arrachant la couronne qui la protégeait et la cachait.

L'Ordre ! tel fut le cri de guerre de Guizot. L'Ordre ! cria Sébastiani le guizotin, quand Varsovie devint russe. L'Ordre ! crie Cavaignac, écho brutal de l'Assemblée nationale française et de la bourgeoisie républicaine. L'Ordre ! gronda sa mitraille en déchirant le corps du prolétariat.

Aucune des nombreuses révolutions de la bourgeoisie française depuis 1789 n'était un attentat contre l'Ordre, car toutes laissaient subsister la domination de classe, l'esclavage des ouvriers, l'ordre bourgeois, malgré le changement fréquent de la forme politique de cette domination et de cet esclavage. Juin a touché à cet ordre. Malheur à juin !

Sous le gouvernement provisoire, on fit imprimer sur des milliers d'affiches officielles que les ouvriers au grand cœur « mettaient trois mois de misère à la disposition de la République »; il était donc décent, mieux : nécessaire, c'était à la fois de la politique et de la sentimentalité, de leur prêcher que la révolution de février avait été faite dans leur propre intérêt et que, dans cette révolution, il s'agissait avant tout des intérêts des ouvriers. Depuis que siégeait l'Assemblée nationale - on devenait prosaïque. Il ne s'agissait plus alors que de ramener le travail à ses anciennes conditions, comme le disait le ministre Trélat. Les ouvriers s'étaient donc battus en février pour être jetés dans une crise industrielle.

La besogne de l'Assemblée nationale consiste à faire en sorte que février n'ait pas existé, tout au moins pour les ouvriers qu'il s'agit de replonger dans leur ancienne condition. Et même cela ne s'est pas réalisé, car une assemblée, pas plus qu'un roi, n'a le pouvoir de dire à une crise industrielle de caractère universel : Halte-là ! L'Assemblée nationale, dans son désir zélé et brutal d'en finir avec les irritantes formules de février, ne prit même pas les mesures qui étaient encore possibles dans le cadre de l'ancien état de choses. Les ouvriers parisiens de 17 à 25 ans, elle les enrôle de force dans l'armée ou les jette sur le pavé; les provinciaux, elle les renvoie de Paris en Sologne, sans même leur donner avec le laisser-passer l'argent du voyage; aux Parisiens adultes, elle assure provisoirement de quoi ne pas mourir de faim dans des ateliers organisés militairement, à condition qu'ils ne participent à aucune réunion populaire, c'est-à-dire à condition qu'ils cessent d'être des républicains. La rhétorique sentimentale d'après février ne suffisait pas, la législation brutale d'après le 15 mai [6] non plus. Dans les faits, en pratique, il fallait trancher. Avez-vous fait, canailles, la révolution de février pour vous ou bien pour nous ? La bourgeoisie posa la question de telle façon, qu'il devait y être répondu en juin - avec des balles et par des barricades.

Et pourtant, ainsi que le dit le 25 juin un représentant du peuple, la stupeur frappe l'Assemblée nationale tout entière. Elle est abasourdie quand question et réponse noient dans le sang le pavé de Paris; les uns sont abasourdis parce que leurs illusions s'évanouissent dans la fumée de la poudre, les autres parce qu'ils ne saisissent pas comment le peuple peut oser prendre lui-même en main la défense de ses intérêts les plus personnels. Pour rendre cet événement étrange accessible à leur entendement, ils l'expliquent par l'argent russe, l'argent anglais, l'aigle bonapartiste, le lys et des amulettes de toutes sortes. Mais les deux fractions de l'Assemblée sentent qu'un immense abîme les sépare toutes deux du peuple. Aucune n'ose prendre le parti du peuple.

À peine la stupeur passée, la furie éclate, et c'est à juste titre que la majorité siffle ces misérables utopistes et tartufes qui commettent un anachronisme en ayant toujours à la bouche ce grand mot de Fraternité. Il s'agissait bien en effet de supprimer ce grand mot et les illusions que recèlent ses multiples sens. Lorsque Larochejaquelein, le légitimiste, le rêveur chevaleresque, fulmine contre l'infamie qui consiste à crier « Vae victis ! Malheur aux vaincus ! [7] » la majorité de l'Assemblée est prise de la danse de Saint-Guy comme si la tarentule l'avait mordue. Elle crie : Malheur ! aux ouvriers pour dissimuler que le « vaincu » c'est elle. Ou bien c'est elle qui doit maintenant disparaître, ou c'est la République. C'est pourquoi elle hurle convulsivement : Vive la République !

Le gouffre profond qui s'est ouvert à nos pieds, peut-il égarer les démocrates, peut-il nous faire accroire que les luttes pour la forme de l'État sont vides, illusoires, nulles ?

Seuls des esprits faibles et lâches peuvent soulever pareille question. Les conflits qui naissent des conditions de la société bourgeoise elle-même, il faut les mener jusqu'au bout; on ne peut les éliminer en imagination. La meilleure forme d'État est celle où les contradictions sociales ne sont pas estompées, ne sont pas jugulées par la force, c'est-à-dire artificiellement et donc en apparence seulement. La meilleure forme de gouvernement est celle où ces contradictions entrent en lutte ouverte, et trouvent ainsi leur solution.

On nous demandera si nous n'avons pas une larme, pas un soupir, pas un mot pour les victimes de la fureur du peuple, pour la garde nationale, la garde mobile, la garde républicaine, les troupes de ligne ?

L'État prendra soin de leurs veuves et de leurs orphelins, des décrets les glorifieront, de solennels cortèges funèbres conduiront leurs dépouilles à leur dernière demeure, la presse officielle les déclarera immortels, la réaction européenne leur rendra hommage, de l'Est à l'Ouest.

Quant aux plébéiens, déchirés par la faim, vilipendés par la presse, abandonnés par les médecins, traités par les « gens bien » de voleurs, d'incendiaires, de galériens, leurs femmes et leurs enfants précipités dans une misère encore plus incommensurable, les meilleurs des survivants déportés outre-mer, c'est le privilège, c'est le droit de la presse démocratique de tresser des lauriers sur leur front assombri de menaces.

 

Notes

 

[1] Journal fondé le 3 janvier 1830 par Thiers, Mignet, Carrel et Sautelet. Au début son mot d'ordre inspiré par Thiers était d'« enfermer les Bourbons dans la Charte ». Ce journal attaqua vigoureusement le ministère Polignac. Après la révolution de Juillet il soutint le gouvernement de Louis-Philippe, puis lui fit une vive opposition à partir de 1832. À la mort de Carrel, Le National devint républicain avec Marrast qui en fut rédacteur en chef jusqu'en 1848. Le National fut supprimé après le coup d'État de 1851.

[2] Journal de Ledru-Rollin.

[3] La Commission exécutive : gouvernement de la République française créé le 10 mai 1848 par l'Assemblée constituante. Elle remplaça le gouvernement provisoire. Elle exista jusqu'au 24 juin, date où s'instaura la dictature de Cavaignac.

[4] Groupes de députés dirigés par Odilon Barrot qui, sous la monarchie de Juillet, représentaient une tendance modérée de la gauche. Exprimant les concertions des cercles libéraux de la bourgeoisie industrielle et commerçante, ils prirent parti pour une réforme électorale modérée dans laquelle ils voyaient un moyen d'éviter la révolution et de maintenir la dynastie des Orléans. Ils furent les promoteurs de cette Campagne des banquets qui, contrairement à leurs prévisions, aboutit non à une réforme mais à une révolution.

[5] Les légitimistes étaient des partisans de la dynastie « légitime » des Bourbons. Ils représentaient les intérêts de la noblesse terrienne et des grands propriétaires fonciers.

[6] Aucun membre de la Commission exécutive, aucun ministre n'est socialiste; cette exclusion indigne la minorité de gauche qu'exaspèrent le refus de créer un ministère du Travail et l'interdiction de présenter directement des pétitions (12 mai). Ce mécontentement est à l'origine de la journée du 15 mai, pour la plus grande part. En principe, il s'agit d'une manifestation pacifique qui doit porter à l'Assemblée une pétition en faveur de la Pologne. Mais l'obscur travail de certains meneurs (peut-être provocateurs, comme le douteux Huber), les défaillances du service d'ordre et de son chef, le général Courtais, la font très vite dévier. L'Assemblée est envahie, et dans une extrême confusion un nouveau gouvernement provisoire tente de s'organiser. Lamartine et Ledru-Rollin, regroupant les fractions de la Garde nationale, arrivent dans la soirée à rétablir l'ordre, en évitant toute effusion de sang.

Cette journée est « plus qu'une faute politique une faute morale » (George Sand). Elle est sévèrement jugée par une opinion provinciale soucieuse de légalité; elle provoque des arrestations et des poursuites devant la Haute-Cour de Bourges, qui commencent la désorganisation des cadres de gauche (Barbès, Raspail, Blanqui, l'ouvrier Albert sont arrêtés.) Elle motive la suppression de la Commission du Luxembourg (16 mai) et permet la fermeture des clubs les plus avancés. (E. Tersen : Histoire contemporaine (1848-1939).

[7] Cri poussé par Brennus lors de la prise de Rome par les Gaulois.

 

 

 

[Karl Marx , La révolution de juin, La Nouvelle Gazette Rhénane, n° 29, 29 juin 1848]

 

 

 

 

 

Revenons enfin à la Belgique, à notre État constitutionnel « modèle », à l'Eldorado monarchique à base démocratique la plus large, à l'école supérieure des Berlinois diplômés ès arts politiques, à la fierté de la Kölnische Zeitung.

Considérons d'abord la situation économique dont la fameuse Constitution politique ne forme que le cadre doré.

Le Moniteur [1] belge - la Belgique a son Moniteur - donne les nouvelles suivantes du plus grand vassal de Léopold, le paupérisme.

 

On trouve :

dans la province de Luxembourg

1 habitant secouru sur 69;

dans celle de Namur

1 habitant secouru sur 17;

dans celle d'Anvers

1 habitant secouru sur 16;

dans celle de Liège

1 habitant secouru sur 7;

dans celle de Limbourg

1 habitant secouru sur 7;

dans celle de Hainaut

1 habitant secouru sur 6;

dans celles des Flandres orientales

1 habitant secouru sur 5;

dans celle de Brabant

1 habitant secouru sur 4;

dans celle des Flandres occidentales 

1 habitant secouru sur 3.

 

Cet accroissement du paupérisme va entraîner nécessairement un nouvel accroissement du paupérisme. Avec l'impôt de solidarité que leur imposent leurs concitoyens paupérisés, tous les individus ayant les moyens de mener une existence indépendante perdent leur stabilité bourgeoise et sont également précipités dans le gouffre de la bienfaisance publique. Le paupérisme engendre donc avec une vitesse accrue le paupérisme. Mais à mesure que le paupérisme augmente, la criminalité augmente aussi, et la jeunesse, la source vitale par excellence de la nation, est démoralisée.

Les années 1845, 1846, 1847 nous apportent à cet égard de tristes documents [2].

Nombre des jeunes gens et jeunes filles de moins de 18 ans détenus par décision du tribunal :

 

 

1845

1846

1847

Jeunes gens

2,146

4,607

7,283

Jeunes filles

429

1,279

2,069

Total

2,575

5,886

9,352

Total général

17,813

 

 

Donc, à partir de 1815, le nombre des délinquants juvéniles de moins de 18 ans, a environ doublé chaque année. À ce rythme, en 1850, la Belgique compterait 74.816 délinquants juvéniles, et en 1855 : 2.393.312, c'est-à-dire plus qu'elle n'a de jeunes de moins de 18 ans, et plus de la moitié de sa population. En 1856 toute la Belgique serait en prison, y compris les enfants à naître. La monarchie peut-elle souhaiter une base démocratique plus large ? Au cachot règne l'égalité.

Les routiniers de l'économie nationale ont en vain appliqué les deux pilules de Morrison [3], le libre-échange d'une part, la protection douanière d'autre part. Le paupérisme en Flandres est né sous le système du libre-échange, il a grandi et a forci sous les droits protectionnistes sur le lin et les toiles d'importation.

Pendant que paupérisme et criminalité croissent ainsi dans le prolétariat, les sources de revenu de la bourgeoisie tarissent comme le prouve la publication récente d'un tableau comparatif du commerce extérieur belge pendant le premier semestre des années 1846, 1847, 1848.

Mises à part les fabriques d'armes et de clous exceptionnellement favorisées par la conjoncture, les fabriques de drap qui maintiennent leur ancienne renommée, et la fabrication du zinc qui par comparaison avec l'ensemble de la production est insignifiante, toute l'industrie belge se trouve en état de déclin on de stagnation.

À peu d'exceptions près, on note une diminution considérable de l'exportation des produits des mines belges et de la métallurgie.

Citons quelques exemples :

 

 

1er semestre 1847

1er semestre 1848

Charbon en tonnes

869.000

549.000

Fonte

56.000

3.5.000

Articles en fonte

463

172

Fer, rails de chemins de fer

3.489

13

Fer forgé manufacturé

556

434

Serrures

3.210

3.618

Total général :

932.718

588.237

 

Donc, la diminution totale subie par ces trois articles se monte, pour le premier semestre de 1848, à 344.481 tonnes, soit un peu plus d'un tiers.

Venons-en à l'industrie linière.

 

 

1er semestre 1846

1er semestre 1847

1er semestre 1848

Filés de lin

1.017.000

623.000

306.000

Tissus de lin

1.483.000

1.230.000

631.000

Total général

2.500.000

1.853.000

987.000

 

Par rapport au semestre de 1846, celui de 1847 accuse une diminution de 657.000 kg et celui de 1848 de 1.613.000 kg ou 64 % [4].

 

L'exportation de livres, cristaux et verres à vitres a énormément diminué; baisse également sur l'exportation de lin brut et cardé, d'étoupe, d'écorce, de tabac manufacturé.

 

Le paupérisme qui s'étend, l'emprise inouïe que le crime exerce sur la jeunesse, le déclin systématique de l'industrie belge constituent la base matérielle des réjouissances constitutionnelles : le journal ministériel L'Indépendance compte, - il ne se lasse pas de le proclamer - 4.000 abonnés. Le vieux Mellinet, le seul général qui ait sauvé l'honneur belge, est aux arrêts et comparaîtra dans quelques jours devant les Assises à Anvers. L'avocat gantois Rolin qui a conspiré contre Léopold au profit de la famille d'Orange, et au profit de Léopold de Cobourg contre ses alliés ultérieurs, les libéraux belges, Rolin, deux fois apostat, a obtenu le portefeuille des Travaux publics. L'ex-brocanteur franquillon [5], baron et ministre de la Guerre Cha-a-azal brandit son grand sabre et sauve l'équilibre européen. L'Observateur a enrichi le programme des fêtes de septembre [6] d'une réjouissance nouvelle : une procession - un Ommeganck [7]général - en l'honneur du Doudou de Mons [8] , du Houplala d'Anvers [9] et du Mannequin Pisse [10] de Bruxelles. Voilà le profond sérieux de L'Observateur, le journal du grand Verhaegen. Finalement la Belgique s'est élevée au rang d'école supérieure des Montesquieu de Berlin, d'un Stupp, d'un Grimm, d'un Hansemann, d'un Baumstark et elle jouit de l'admiration de la Kölitische Zeitung. Heureuse Belgique !

 

Notes

 

[1] Le Moniteur belge, c'est ainsi que s'appelait d'après le titre de l'organe officiel du gouvernement français, un journal officiel belge, fondé à Bruxelles en 1831.

[2] Les indications suivantes sur la criminalité juvénile en Belgique sont empruntées au mémoire d'Édouard Duepetiaux paru en 1848 à Bruxelles et intitulé : Mémoire sur l'organisation des écoles de réforme.

[3] Les pilules de Morrison étaient à l'époque un remède connu contre la constipation.

[4] Les indications concernant l'exportation belge sont empruntées au Moniteur belge, numéro 213 du 31 juillet 1848.

[5] Franquillon, en Belgique, est un terme injurieux à l'adresse de ce qui est français.

[6] En septembre les Belges célèbrent l'anniversaire de leur indépendance conquise en 1830.

[7] Défilé.

[8] Personnage très populaire dans le Borinage. C'est le méchant dragon terrassé par saint Georges. C'est aussi le nom de la procession annuelle et des réjouissances qui rappellent ce haut-fait. C'est encore un chant wallon qui commence par ces mots : « Nous irons vir l'car d'or ... ! (Nous irons voir le char doré). Cette procession porte en effet officiellement le nom de procession du car d'or. C'est enfin une statuette en bronze enfermée toute l'année jusqu'à la procession annuelle.

[9] Lorsque les Espagnols furent chassés des Flandres, la population anversoise réussit à mettre la main sur le dernier soldat ennemi et le berna en l'envoyant en l'air à de nombreuses reprises dans un drap tendu brutalement à chaque fois. Alors les Anversois criaient : « Op ! Sin-jorken ! » (op ! : en l'air; sinjor : senor prononcé à la flamande; ken : suffixe diminutif marquant le mépris.) L'« Op Sinjorken » est resté un des personnages principaux du folklore anversois. Aujourd'hui encore, la kermesse d'Anvers comporte une brimade symbolique dans laquelle le « Sinjorken » est remplacé par une poupée. Lorsquon lance la poupée, les participants crient : « Houp-la-la ! Houp-la-la ! »

[10] Nous avons respecté l'orthographe de Marx. Cette statue, emblème de Bruxelles, est d'ordinaire désignée sous le nom de Manneken Pis.

 

 

[Karl Marx, La Belgique, "État modèle", La Nouvelle Gazette Rhénane, n° 68, 7 août 1848]

 



 

 

Enfin, après les défaites presqu' ininterrompues de la démocratie depuis six mois, après une série de triomphes les plus inouïs de la contre-révolution, se manifestent enfin pour le parti révolutionnaire les symptômes d'une victoire prochaine. L'Italie, le pays dont le soulèvement a constitué le prélude au soulèvement européen de 1848, dont l'effondrement a été le prélude à la chute de Vienne, l'Italie se soulève pour la seconde fois. La Toscane a imposé son ministère démocratique et Rome vient de conquérir le sien.

Londres, 10 avril; Paris, 15 mai et 25 juin; Milan, 6 août; Vienne, 1° novembre : voilà quatre grandes dates de la contre-révolution européenne, quatre bornes qui ont marqué les distances qu'elle a parcourues précipitamment dans sa dernière marche triomphale [1].

À Londres, le 10 avril, ce ne fut pas seulement la puissance révolutionnaire des Chartistes, ce fut aussi la propagande révolutionnaire de février qui fut brisée pour la première fois. Quiconque a une notion exacte de l'Angleterre et de l'ensemble de sa position dans l'histoire moderne ne peut s'étonner que les révolutions du continent défilent devant elle sans laisser de trace.

L'Angleterre, le pays qui, grâce à son industrie et à son commerce, domine toutes les nations en révolution du continent et qui, en vertu de la domination qu'elle exerce sur les marchés asiatiques, américains et australiens, dépend relativement peu de leur clientèle, le pays où les oppositions de la société bourgeoise moderne, les luttes de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat sont le plus développées et poussées à l'extrême, l'Angleterre a, plus que tout autre pays, son évolution propre et autonome. L'Angleterre n'a pas besoin des tâtonnements des gouvernements provisoires continentaux pour approcher de la solution des problèmes, de la suppression des oppositions, problèmes et oppositions qu'il lui appartient à elle plus qu'à tout autre pays de résoudre et de supprimer. L'Angleterre n'accepte pas la révolution du continent : Quand son heure sonnera, l'Angleterre dictera la révolution au continent. Voilà quelle était la position de l'Angleterre, voilà quelle était la conséquence nécessaire de cette position et ainsi la victoire de l'« Ordre », le 10 avril était tout à fait explicable. Mais qui ne se rappelle comment cette victoire de l'« Ordre », le premier contrecoup en réponse aux coups de février et de mars, a donné partout à la contre-révolution une consistance nouvelle, a gonflé d'espoirs hardis la poitrine de ceux qu'on appelle les conservateurs. Qui ne se rappelle comment dans toute l'Allemagne l'action des constables spéciaux de Londres fut prise aussitôt comme modèle par toute la milice civique ! Qui ne se souvient de l'impression produite lorsqu'on eut pour la première fois la preuve que le mouvement qui s'était déchaîné n'était pas invincible !

Paris, le 15 mai, offrit aussitôt le pendant à la victoire du parti anglais de l'immobilisme. Le 10 avril avait opposé une digue aux plus hautes vagues du raz de marée révolutionnaire; le 15 mai, la force de celles-ci se brisa à l'endroit même où elles se formaient. Le 10 avril avait démontré que le mouvement de février n'était pas incoercible ! Le 15 mai a démontré qu'on pouvait arrêter le mouvement insurrectionnel de Paris. La révolution, frappée en son centre, ne pouvait manquer de succomber aussi à la périphérie. Et cela eut lieu chaque jour un peu plus en Prusse et dans les États allemands plus petits. Mais le courant révolutionnaire était encore assez fort pour rendre possible à Vienne deux victoires du peuple : la première, le 15 mai également, la seconde, le 26 mai [2] ; et la victoire de l'absolutisme obtenue de haute lutte à Naples, le 15 mai aussi, étant donné ses excès, agit plutôt comme contrepoids à la victoire de l'Ordre à Paris. Il manquait encore quelque chose; non seulement il fallait que le mouvement révolutionnaire fût battu à Paris, il fallait que l'insurrection armée fût dépouillée à Paris même de la magie de l'invincibilité; alors seulement la contre-révolution pourrait être tranquille.

Et cela se produisit à Paris pendant une bataille de quatre jours, du 23 au 26 juin. Quatre jours de canonnades - et les barricades n'étaient plus imprenables, et le peuple armé n'était plus invincible. Par sa victoire Cavaignac avait-il démontré rien d'autre sinon que les lois de l'art militaire sont plus ou moins les mêmes dans la rue et dans un défilé de montagnes, contre les barricades ou contre des abattis d'arbres et des fortifications ? Que 40.000 ouvriers en armes, sans discipline, sans canons et sans obusiers, et sans apport de munitions ne peuvent pas résister plus de quatre jours à une armée organisée de 120.000 soldats chevronnés et 150.000 gardes nationaux soutenus par la meilleure et la plus fournie des artilleries, abondamment pourvue de munitions ? La victoire de Cavaignac c'était l'écrasement à plates coutures du petit nombre par un nombre sept fois supérieur, la victoire la moins glorieuse qui ait jamais été obtenue, et d'autant moins glorieuse qu'elle avait coûté plus de sang malgré une énorme supériorité. Et pourtant le monde l'accueillit avec surprise, comme un miracle – parce que cette victoire de la supériorité numérique avait ravi au peuple de Paris, aux barricades de Paris, l'auréole de l'invincibilité. En l'emportant sur 40.000 ouvriers, les trois cent mille hommes de Cavaignac n'avaient pas seulement vaincu les 40.000 ouvriers, mais aussi, sans le savoir, la révolution européenne. Nous avons tous vu avec quelle force irrésistible, la réaction a déferlé à partir de ce jour-là. Il était impossible de l'arrêter; le pouvoir conservateur avait vaincu le peuple de Paris avec des grenades et de la mitraille, et ce qui était possible à Paris, on pouvait le refaire n'importe où. Après cette défaite décisive, il ne restait à la démocratie rien d'autre à faire qu'à battre en retraite aussi honorablement que possible et à défendre au moins pas à pas dans la presse, dans les assemblées et les parlements le terrain devenu intenable.

Le grand coup qui suivit fut la chute de Milan. La reconquête de Milan par Radetsky représente en fait le premier événement européen depuis la victoire de juin à Paris. L'aigle bicéphale sur le dôme de la cathédrale de Milan, ne signifiait pas seulement la chute de toute l'Italie, elle signifiait aussi la résurrection du centre de gravité de la contre-révolution européenne, la résurrection de l'Autriche. L'Italie battue et l'Autriche ressuscitée - qu'est-ce que la contre-révolution pouvait demander de plus ! Et c'est un fait; depuis la chute de Milan l'énergie révolutionnaire s'est momentanément relâchée en Italie, Mamiani est tombé à Rome, les démocrates ont été vaincus au Piémont; et simultanément en Autriche, le parti réactionnaire a relevé la tête et s'est remis avec un courage nouveau à étendre sur toutes les provinces son réseau d'intrigues dont le Quartier-général de Radetsky formait le centre. C'est seulement à ce moment-là que Jellachich prit l'offensive, que la grande alliance de la contre-révolution avec les Slaves autrichiens a été complètement mise sur pieds.

Je ne parle pas des petits intermèdes au cours desquels la contre-révolution a remporté des victoires locales et conquis des provinces isolées, ni de l'échec de Francfort. Ils ont une importance locale, nationale peut-être, mais aucune pour l'Europe.

Finalement le 1° novembre, l'œuvre commencée le jour de Custozza [3] fut achevée : Windischgrætz et Jellachich investirent Vienne comme Radetsky avait investi Milan. La méthode de Cavaignac a été appliquée au foyer le plus important et le plus actif de la révolution allemande, et avec succès; à Vienne comme à Paris, la révolution a été étouffée dans le sang et les décombres fumants.

Mais on a presque l'impression que la victoire du 1° novembre détermine en même temps le point où le mouvement réactionnaire s'infléchit, et où une crise intervient. La tentative de répéter point par point en Prusse l'exploit de Vienne a échoué; dans le cas le plus favorable, même si le pays devait abandonner l'Assemblée constituante, la Couronne ne peut attendre qu'une demi-victoire qui n'aurait rien de décisif, et, en tout cas, la première impression de découragement produite par la défaite de Vienne est effacée par la tentative maladroite de la copier dans chacun de ses détails.

Et pendant que le nord de l'Europe est rejeté à la servitude de 1847 ou défend péniblement, face à la contre-révolution, les conquêtes des premiers mois, soudain l'Italie recommence à se soulever. Livourne, la seule ville italienne que la chute de Milan ait poussée à une révolution victorieuse, Livourne a enfin communiqué à toute la Toscane son élan démocratique, et imposé un ministère résolument démocratique, plus résolument démocratique que ne le fut aucun ministère dans une monarchie, et aussi résolu que peu de ministères dans une république; un ministère qui répond à la chute de Vienne et à la restauration de l'Autriche en proclamant l'Assemblée nationale italienne. Et le brandon révolutionnaire que ce ministère démocratique a lancé au sein du peuple italien a propagé l'incendie ! À Rome, le peuple, la garde nationale et l'armée se sont dressés comme un seul homme, ont renversé le ministère contre-révolutionnaire qui tergiversait, et obtenu un ministère démocratique, et en tête des revendications que celui-ci a réussi à imposer, il y a celle de gouverner suivant le principe de la nationalité italienne, c'est-à-dire la réunion de la constituante italienne proposée par Guerazzi.

Il n'y a aucun doute que le Piémont et la Sicile suivront. Ils suivront comme ils ont suivi l'an passé.

Et alors ? Cette seconde résurrection de l'Italie sera-t-elle comme la précédente, pendant les trois ans à venir, l'aurore d'un nouvel élan de la démocratie européenne ? On serait presque tenté de le croire. La mesure de la contre-révolution est comble à en déborder : la France, en passe de se jeter dans les bras d'un aventurier pour échapper à tout prix à la domination de Cavaignac et de Marrast, l'Allemagne plus déchirée que jamais, l'Autriche opprimée, la Prusse à la veille de la guerre civile, toutes, toutes les illusions de février et de mars impitoyablement piétinées par la marche tumultueuse de l'histoire. Vraiment le peuple ne pourrait plus rien apprendre avec de nouvelles victoires de la contre-révolution !

Puisse-t-il à la prochaine occasion mettre en pratique à temps et sans avoir peur les enseignements de ces six derniers mois.

 

 

Notes

 

[1] Le 10 avril 1848, à Londres, l'armée et des constables spéciaux dispersèrent une manifestation de Chartistes qui voulaient soumettre au Parlement une troisième pétition demandant l'adoption de la Charte du peuple.

Le 15 mai la garde nationale aida à la répression d'une manifestation pacifique des ouvriers de Paris venus porter à l'Assemblée une pétition en faveur de la Pologne.

Le 25 juin 1848 la révolte du prolétariat de Paris fut étouffée dans le sang.

Le 25 juin 1848, Milan fut occupé par des troupes autrichiennes qui avaient remporté une victoire sur le mouvement de libération nationale de l'Italie du Nord.

Le 1° novembre 1848 les troupes du maréchal Windischgrætz prirent Vienne.

[2] Le 15 mai 1848 des soulèvements d'ouvriers et d'étudiants armés eurent lieu à Vienne pour protester contre la Constitution annoncée le 25 avril par le ministère Pillersdorf. Cette Constitution introduisait le système parlementaire à deux Chambres et un système électoral censitaire qui retirait pratiquement aux ouvriers le droit de vote. Les corvées imposées aux paysans subsistaient. Ces soulèvements étaient dirigés aussi contre le décret du ministère concernant la dissolution du Comité central révolutionnaire composé de délégués des étudiants et de la garde nationale, qui était devenu durant ces journées un centre de la lutte contre la Constitution. Le gouvernement fut contraint de revenir sur la dissolution du Comité central, de déclarer que la Constitution était provisoire et que le Reichstag, la Diète, ne comprendrait qu'une seule Chambre. Le suffrage censitaire fut aboli. Le 26 mai le gouvernement décida de dissoudre la Légion académique, l'organisation militaire des étudiants révolutionnaires. Il y eut de nouveau des soulèvements d'étudiants et d'ouvriers qui obligèrent le gouvernement à renoncer à la dissolution et à faire d'autres concessions.

[3] Le 25 juillet 1848 à Custozza (Italie du Nord), l'armée autrichienne commandée par Radetsky infligea une défaite à l'armée sardo-lombarde.

 

 

[Karl Marx, Le mouvement révolutionnaire en Italie, La Nouvelle Gazette Rhénane, n° 156, 30 novembre 1848]

24 avril 2018

Le fil rouge de 1968 à 2018

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Quel est le point commun entre Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil, Roland Castro et Alain Geismar, Jean-Pierre Le Dantec et Serge July, Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner ?

Tous ont été des «contestataires» en mai 1968, des militants ou compagnons de route du «gauchisme», et souvent même des figures de proue du mouvement de l'époque. Et depuis, tous ont renié leurs engagements pour se rallier au (dés-)ordre du capital.

Il y a 50 ans, ils découvraient la plage sous les pavés ; depuis, ils y ont trouvé le marché, la «mondialisation heureuse» du néo-libéralisme, la «concurrence libre et non faussée» chère à l'Union européenne.

Sans surprise donc, ces «révolutionnaires» défroqués ont soutenu Macron lors de l'élection présidentielle de 2017, en France. Et aujourd'hui, pour la plupart, ils invectivent régulièrement Jean-Luc Mélenchon et ses amis. Car les «Insoumis» incarnent en 2018 ce qu'ils furent en 1968, et qu'ils ont renié : une opposition au mode de production et de consommation capitaliste, un mouvement qui combat l'oligarchie financière et qui ne veut rien céder aux dominants.

Gérard Miller, ancien militant de l'UJCml [1], retrace d'une écriture alerte les trajectoires et les turpitudes politiques actuelles de certains de ces individus qui ont basculé de la rébellion à la soumission [2].

Il rappelle aussi, à juste titre, que quelques figures médiatiques ne doivent pas occulter l'essentiel : la majorité des acteurs de 68 est restée fidèle, d'une manière ou d'une autre, à ses engagements et aspirations de jeunesse ; dès lors, il serait sot de stigmatiser une prétendue «génération» pour être passée de la lutte pour changer la vie et transformer le monde à la résignation, résumée par la sentence de Thatcher selon laquelle «il n'y a pas d'alternative» !

gérard miller.jpgMiller a lui aussi vieilli et perdu quelques certitudes, mais il n'a pas oublié ses idéaux ou renoncé à ses convictions. Voilà pourquoi, il soutient Mélenchon. Sans barguigner mais sans un quelconque «culte de la personnalité».

«Alors, que l'on ne se méprenne pas davantage sur mon mélenchonnisme de 2018. 'il n'est pas de sauveurs suprêmes. Ni Dieu, ni César, ni Tribun' -je n'ai pas oublié les paroles de l'Internationale que je chantais en mai 68. Du coup, même si je connais bien ledit Jean-Luc et que ce sont aussi ses qualités humaines que j'apprécie en lui, ce qui m'importe ce n'est pas le bonhomme, c'est ce dont il est lui aussi le signifiant. Mélenchon, c'est le type qui dit non, celui qui ne se laisse pas faire, celui qui n'écoute pas ces voix obscènes qui susurrent au révolté : 'Mets un peu d'eau dans ton vin et nous le boirons volontiers avec toi'. Je me moque de savoir si le leader de la France Insoumise serait tellement plus présentable s'il se calmait un peu, tellement plus audible s'il était moins intransigeant, tellement plus ceci, tellement plus cela. On ne le changera pas, et d'ailleurs, c'est la société qu'il s'agit de changer, pas lui ! Lui, il est comme il est, et c'est quand même parce qu'il est comme il est qu'il a réussi ce qu'aucun leader contestataire n'avait réussi depuis des lustres (...) : donner autant de couleurs à la gauche et, plus largement, à tous ceux qu'indigne le monde dans lequel nous vivons. Car c'est là ce qui relie également Mélenchon au mouvement de Mai (...)».

Et de boucler avec panache son bouquin : «Alors, c'est l'heure, on compte jusqu'à trois, et à trois on souffle. On souffle sur les cinquante bougies de Mai 68 et, histoire d'être à la hauteur de notre réputation, on souffle un peu plus fort encore sur tous ceux que l'enragé, à l'unisson du poète, essayera toujours de fuir : les grands, les fiers, les prospères, les puissants, mais aussi bien tous les hommes faux, tous les coeurs morts, tous les passants froids, tous ceux qui pour de vains résultats font de vains efforts et qui veulent exister mais pas vivre. Est-ce du Robespierre ? Du Hugo ? Du Mélenchon ? Allez savoir. En tout cas, 'ceux qui vivent sont ceux qui luttent'».

C'est en effet une belle conclusion. Je la signe volontiers.

 

@

 

[1] Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, une organisation étudiante maoïste qui éclatera par la suite. Une minorité créera, avec d'autres, la Gauche prolétarienne.

[2] Miller Gérard, Mélenchon, Mai Oui, 1968-2018, Paris, Seuil, 2018 .

 

 

18 avril 2018

A paraître (5)

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Marx, une passion française

Jean-Numa DUCANGE, Antony BURLAUD

[La Découverte, 28/04/2018, 25 €]

 

En octobre 2017, une enquête montrait qu’un jeune Français sur deux rejetait l’idée selon laquelle «le mot communisme est un fait ancien, dépassé». Plus d’un quart des sondés exprimait une opinion positive sur la «pensée de Karl Marx».


Malgré la disparition de l’URSS, l’effondrement du Parti communiste, les séquelles laissées par le stalinisme et la doxa affirmant qu’«il n’y a pas d’alternative», le spectre de Marx hante toujours l’imaginaire français. Nul hasard à cela : la vie intellectuelle comme l’histoire politique de la France ont été durablement marquées par les présences multiples de Marx.


Deux siècles après la naissance de ce dernier, en 1818, cet ouvrage offre un éclairage historique et sociologique sur la façon dont la pensée de Marx a été reçue dans le contexte français, du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Il propose non pas une nouvelle interprétation de Marx, mais un décryptage des formes complexes qu’y a prises son œuvre.


Analysant la place et l’influence de Marx dans le débat intellectuel, politique et artistique français, de l’extrême gauche à la droite aronienne, et jusque dans le monde colonial francophone, les contributeurs de cet ouvrage proposent un regard singulier qui permet de comprendre les usages – et mésusages – d’une œuvre qui reste parmi les plus importantes de l’époque contemporaine.

 

 

Jean-Numa Ducange est historien, maître de conférences à l’université de Rouen-Normandie (GRHIS). Codirecteur de la revue Actuel Marx (PUF), il est spécialiste de l’histoire des gauches françaises et germanophones.

 

Antony Burlaud est ancien élève de l’ENS Ulm, doctorant en sciences politiques, spécialiste de l’histoire du socialisme.

 

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