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22 janvier 2020

Chute de feuilles [81]

 

« Je suis un flic, dit-il. Un flic tout ce qu’il y a d’ordinaire. Raisonnablement honnête. Aussi honnête qu’on peut l’espérer d’un homme vivant dans un monde où ce n’est plus de mise. C’est la principale raison pour lesquelles je vous ai demandé de venir ce matin. Je voudrais que vous en soyez convaincu. Etant un flic, je préfère que la loi triomphe. J’aimerais voir de belles canailles bien habillées comme Eddie Mars s’abîmer les ongles dans des carrières de cailloux à Folsom, côte à côte avec les petits minables des faubourgs sous-alimentés qui se sont fait poirer à leur premier casse et n’ont jamais eu de chance depuis. C’est ça que je voudrais. Vous et moi, nous avons vécu assez longtemps pour savoir que jamais je ne verrai ce jour-là. Ni dans cette ville, ni dans une ville moitié moins grande, ni dans le moindre recoin des florissants, vastes et verdoyants Etats-Unis d’Amérique. »

 

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21 janvier 2020

Chute de feuilles [80]

 

« Ma présence ici est illégale. Il nous est interdit de nous trouver en tête à tête avec les Commandants. Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire: tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n'est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d'autre ; l'amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c'est tout : vases sacrés, calices ambulants. »

 

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Orwell, 1903-1950 (I)

 

Orwell est, avec Kafka, l’un des rares écrivains du XXème siècle dont le nom est passé dans la langage courant, comme Balzac au XIXème siècle’’ [1]

‘’Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois’’ [2]

 

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Le 21 janvier 1950, il y a 70 ans, disparaissait George Orwell, écrivain politique, homme de gauche, adversaire résolu des dictatures nazie et stalinienne.

Ni courtisan, ni compagnon de route du ‘’communisme soviétique’’, ni porte-parole d’une cause, libre de toute obédience partisane, ennemi de la langue de bois et d’une franchise parfois brutale, Orwell dérangeait les ‘’intellectuels’’ aveuglés par l’un ou l’autre ‘’camp’’, les politiciens prêts à toutes les compromissions et des journalistes déjà dépendants de la puissance de l’argent.

homage to.jpgSon décès -à l’âge de 46 ans !-  fut donc très peu commenté et eut peu d’écho dans la presse de l’époque.

Romancier, journaliste, essayiste, il laissait pourtant une œuvre dense, pour un homme à la santé fragile n’hésitant pas à ‘’faire’’ et à entrer en ‘’immersion’’ dans le monde réel ‘’d’en bas’’ :  9 livres, d’innombrables essais, critiques littéraires et articles commentant l’actualité de son temps…

Et quel ‘’temps’’ ! Celui de la première moitié du XXème siècle, celui du fascisme et du stalinisme triomphants, celui des deux guerres mondiales et de leurs dizaines de millions de cadavres, celui d’Auschwitz et d’Hiroshima/Nagasaki, celui du début de la guerre froide et de la course aux armements (nucléaires) !

C’est peu dire que ces événements tumultueux, et sa trajectoire de vie mouvementée à leur contact, nourrirent directement ses romans et ses écrits.

Policier en Birmanie au service de l’Empire britannique, sans le sou en France et vagabond dans son propre pays, enquêteur sur les conditions d’exploitation de la classe ouvrière du Nord de l’Angleterre, combattant ‘’antifasciste’’ en Espagne, producteur et chroniqueur à la BBC durant le second conflit planétaire (1941-1943), et… cependant écrivain prolixe !

AnimalFarm.jpgLa publication de sa production littéraire rencontra maintes difficultés de son vivant et lui rapporta peu : ni la consécration, ni la fortune. Et il dut attendre la publication de ‘’La Ferme des Animaux’’ à la fin de la seconde conflagration mondiale pour enfin bénéficier d’une situation financière un peu plus aisée !

Il s’empressa alors de terminer son roman le plus connu, ‘’1984’’, quelques mois avant que la tuberculose ne l’emporte.

Il n’eut donc jamais vraiment l’occasion de vérifier la portée et la réception internationales de son œuvre, une œuvre qui n’a cessé de gagner en popularité au fil du temps.

Certes, Orwell n’était pas un prophète ou un Nostradamus buvant du thé ! Sa conception d’une société ‘’totalitaire’’ reposait sur sa connaissance et son expérience de la société ‘’réellement existante’’ des années vingt, trente et quarante du siècle dernier, sources directes de son ‘’inspiration’’ littéraire.

Or, sa description d’un système reposant sur le contrôle total de la population, où le langage est en permanence transformé et vidé de toute signification, où l’histoire est constamment revue et rectifiée, où le mensonge est institutionnalisé, a aujourd’hui une puissance évocatrice inégalée.

Car nous vivons dans le monde de la ‘’révolution numérique’’, un monde où les espaces  -public et privé-  sont envahis par les ‘’terminaux’’, un monde où il devient 1984.jpgpérilleux de s’émanciper du net et des ‘’réseaux sociaux’’, un monde où les caméras prolifèrent partout et où la surveillance généralisée s’intensifie, un monde où les ‘’infofausses’’ (les ‘’fake news’’, particulièrement prisées par un Donald Trump, président de la première puissance planétaire !) entretiennent quotidiennement confusion et manipulation !

Dès lors, c’est bel et bien notre présent qui actualise sans cesse ce livre daté et qui continue à lui assurer un retentissement énorme.

‘’1984’’, et ‘’La Ferme des Animaux’’ qui le préfigure, continuent donc d'être publiés et republiés, lus et discutés, abondamment.

Signe de l’intérêt persistant de ces textes, décidément incontournables : les ‘’traductions nouvelles’’, les ‘’éditions commentées’’, les ‘’analyses érudites’’ qui se multiplient. [3]

Je reviendrai dans les prochaines semaines sur la vie, la personnalité, l’action, la pensée et les ‘’monuments’’ littéraires de George Orwell.

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[1] Adrien Jaulmes, Sur les traces de George Orwell, Paris, Editions des Equateurs, 2019, page 145.

[2] George Orwell, Essais, articles, lettres - volume 1, Paris, Ivréa, 1995, page 25.

[3] Ainsi, en 2018, Gallimard a publié une nouvelle édition de 1984 avec une traduction réalisée par Josée Kamoun, qui a fait le choix d’un récit au présent alors que la version originale était écrite au passé ! La fameuse ‘’novlangue’’ devient le ‘’néoparler’’, ‘’l’Angsoc’’ devient le ‘’Sociang’’, la ‘’police de la pensée’’ devient la ‘’mentopolice’’ et le ‘’crime de la pensée’’ devient ‘’mentocrime’’. Voir à ce sujet : Thierry Discepolo, L’art de détourner George Orwell, Le Monde Diplomatique, juillet 2019.

Concernant La Ferme des Animaux, notons la version que vient de publier Larousse dans sa collection ‘’Petits Classiques’’ (traduction Etienne Leyris).

 

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Bibliographie

 

GEORGE ORWELL

 

A ma guise, chroniques 1943-1947, Marseille, Agone, 2008

Chroniques du temps de guerre (1941-1943), Paris, Ivréa, 1988

Dans le ventre de la baleine, et autres essais (1931-1943), Paris, Ivréa, 2005

Ecrits politiques (1928-1949), Marseille, Agone, 2009

Essais, articles, lettres (4 volumes), Paris, Ivréa, 1995-2001

Tels étaient nos plaisirs et autres essais (1944-1949), Paris, Ivréa, 2005

Une vie en lettres, correspondance (1903-1950), Marseille, Agone, 2014

Une histoire birmane, Paris, Ivréa, 1996

Dans la dèche à Paris et à Londres, Paris, 10/18, 2010

Une fille de pasteur, Paris, LGF-Livre de poche, 2008

Le Quai de Wigan, Paris, Ivréa, 1995

Et vive l’Aspidistra, Paris, 10/18, 2000

Un peu d’air frais, Paris, 10/18, 2010

Hommage à la Catalogne, Paris, 10/18, 2000

La Ferme des Animaux, Paris, Gallimard (‘’Folioplus classiques’’), 2010

1984 (traduction Amélie Audiberti), Paris, Gallimard (‘’Folioplus classiques’’), 2015

1984 (traduction Josée Kamoun), Paris, Gallimard, 2018

 

SUR ET AUTOUR DE GEORGE ORWELL

 

AGONE (Revue), Orwell, entre littérature et politique, Marseille, N°45, 2011

BEGOUT Bruce, De la décence ordinaire, Paris, Allia, 2019

BRUNE François, Sous le soleil de Big Brother, Paris, L’Harmattan, 2000

CHRISTIN Pierre, VERDIER Sébastien, Orwell, Paris, Dargaud, 2019 [‘’Roman graphique’’, avec la participation d’André Juillard, Olivier Balez, Manu Larcenet, Blutch, Juanjo Guarnido, Enki Bilal]

CONANT James, Orwell ou le pouvoir de la vérité, Marseille, Agone, 2012

CRICK Bernard, George Orwell, une vie, Paris, Flammarion, 2008

CRITIQUE COMMUNISTE (Revue), 1984, N°32, 1984

DURAND-LE GUERN Isabelle, Le roman de la révolution. L’écriture romanesque des révolutions de Victor Hugo à George Orwell, Presses Universitaires de Rennes, 2012

GENSANE Bernard, George Orwell, vie et écriture, Presses Universitaires de Nancy, 1994

GILL Louis, George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984, Montréal, Lux, 2011

HITCHENS Christopher, Dans la tête d’Orwell, Paris, Editions Saint Simon, 2019

JAULMES Adrien, Sur les traces de George Orwell, Paris, Editions des Equateurs, 2019

KENNEL-RENAUD Elisabeth, Etude sur La Ferme des Animaux, Paris, Ellipses, 2008

LEMEUNIER Aude, 1984, George Orwell, Paris, Hatier (‘’Profil d’une œuvre’’), 2004

LEYS Simon, Orwell ou l’horreur de la politique, Paris, Plon, 2006

LE GENRE HUMAIN (Revue), 1984 ?, N°9, Automne-Hiver 1983-1984, Bruxelles, Complexe

LE MAGAZINE LITTERAIRE (Revue), George Orwell, 1984, hier et demain, N°202, Décembre 1983

LE MAGAZINE LITTERAIRE (Revue), Orwell, écrivain et prophète politique, N°492, Décembre 2009

MALTERE Stéphane, George Orwell, Paris, Folio (‘’Biographie’’), 2015

MARTIN Jean-Pierre, L’autre vie d’Orwell, Paris, Gallimard, 2013

MICHEA Jean-Claude, Orwell, anarchiste tory, Paris, Climats, 2000

MICHEA Jean-Claude, Orwell éducateur, Paris, Climats, 2003

NEWSINGER John, La politique selon Orwell, Marseille, Agone, 2006

REGARD Frédéric, 1984 de George Orwell, Paris, Folio, 1994

SPURLING Hilary, Sonia Orwell, un portrait, Paris, Seuil, 2003

WILLIAMS Raymond, Orwell, Paris, Seghers, 1972

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20 janvier 2020

Chute de feuilles [79]

 

« La banque ce n'est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C'est le monstre. C'est les hommes qui l'ont créé, mais ils sont incapables de le diriger. »

 

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19 janvier 2020

Chute de feuilles [78]

 

« Combien de personnes connaissaient l’existence de Billy ? Lui, bien sûr, mais il n’en avait parlé à personne.  Ah si ! Justement, il en avait touché deux mots à Peggy Spring. Bêtement, plusieurs fois, histoire de montrer qu’il avait le sens de l’humour, histoire de faire le joli cœur. A qui d’autre ? A Bellanger. Quand il était venu diner à la maison, pour faire passer le soufflé qui était raté. Restait Juliette. Juju, sa propre femme, sa nana, sa coquine. Restait surtout Julie-Berthe, la plus bavarde little girl in ze world, une jacassière intrépide, prenant l’ascenseur cent fois par jour. C’était elle la clé du problème. Elle l’instigatrice. Et ça ne simplifiait pas le problème en question. Clovis regardait l’immeuble où il habitait avec une sorte de crainte. La petite connaissait un monde fou pour son âge. Il en eut le frisson.

Il se tourna vers ses subordonnés. Il garda ses déductions pour lui-même. Les journalistes arrivèrent. Ils l’assaillirent de questions. Soudain, il devint quelqu’un d’important. Il prit l’air qu’il fallait : un tiers de sérieux imperturbable, un tiers de flegme américain, un tiers d’énergie dans les yeux. Flash ! Merci pour la Presse ! Les reporters le pressèrent de questions.

- Des soupçons, inspecteur ? demanda un photoseur à lunettes.

- Des indices ?

- Une piste ?

Sans réfléchir, Clovis s’entendit répondre :

- L’assassin s’appelle Billy-ze-Kick !

Il avait dit son nom avec emphase, comme on prononce un pseudonyme déjà célèbre, celui d’une star. Juste son nom. Il brandit le papier qu’il avait trouvé.

- Voyez ! Il a signé !

Les flashes crépitèrent à nouveau. Sa gloire grimpa en flèche. Demain, peut-être même ce soir, il serait à la Une. Ou à la Deux. Mais il eut en outre la sensation que quelque chose d’autre s’était produit.

Un personnage était né. Un être qu’il avait fabriqué de toutes pièces. Il venait de lui lâcher la main, de lui faire faire ses premiers pas. Oui, Billy-ze-Kick venait de débuter dans le monde. »

 

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18 janvier 2020

Chute de feuilles [77]

 

« On entre dans un parti ; on en sort ; on le défend ; on le combat. Dans ce sens, le parti communiste n’est pas un parti, mais une alliance plutôt, un pacte, une Église. Les guerres civiles, les luttes au sang lui ont donné ce caractère religieux. Chaque membre est réellement un membre, une partie d’un tout, solidaire avec lui et qui éprouve dans son être les malheurs qui le frappent et les maladies. D’avoir détruit cela, Staline nous paraissait coupable. Dès lors, il ne s’agissait plus de ressentir, de réagir à l’ennemi, mais d’obéir. Nous avons dit non. »

 

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17 janvier 2020

Chute de feuilles [76]

 

« De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l'intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l'homme n'est en réalité pas un, mais deux. »

 

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16 janvier 2020

Chute de feuilles [75]

 

« Un visage en lame de couteau, qui semblait toujours cramoisi chaque fois que je le voyais. Je me souviens qu’il buvait du Jim Bean avec de la glace. Je remarque toujours ce que boivent les flics. Ça apprend un tas de choses sur eux. Quand ils boivent de l’alcool et rien d’autre, je me dis qu’ils ont vu trop de trucs, et trop souvent des trucs que la plupart des gens ne verront jamais, pas même une seule fois dans leur vie. Sean, lui, buvait de la bière ce soir-là, de la Lite, mais il était jeune. Même s’il était le numéro un de la brigade, il avait facilement dix ans de moins que Wexler. Peut-être que dix ans plus tard il aurait comme Wexler avalé son médicament, glacé et raide. Mais ça, je ne le saurai jamais. »

 

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15 janvier 2020

Chute de feuilles [74]

 

« A la rédaction, Léo Jogiches la rejoignit.

‘’Alors, Rosa, fatiguée ? Mal dormi ?’’

Elle haussa les épaules.

Lui : ‘’Nous dormons tous mal. Tu n’as pas le monopole. Au fait, bien des choses ont filtré de notre conférence.

- Je te crois volontiers.

- Il aurait fallu reporter la conférence. On se serait cru à une amicale de pêcheurs à la ligne.’’

Rosa : ‘’Que fait Karl ? Vous vous êtes disputés ?’’

Léo : ‘’Il ne s’occupe de rien. Mon seul espoir est que sa voix le lâche. Avant la conférence, on pouvait encore parler avec lui. Maintenant il se laisse complètement aller. Cet homme est un véritable danger.

- Il prend la parole dans les usines ?

- Dans les usines, dans les casernes, dans la rue, dès qu’il y a deux personnes pour discuter. Il bat du tambour, il prêche, comme pour une croisade. A-t-il toujours été comme ça, Rosa, sans la moindre discipline ? En Russie, on aurait su quoi faire de lui !

- Mais enfin, Léo, c’est Karl ! Bien sûr ça a toujours été difficile avec lui.’’

Léo, l’air sombre : ‘’Tu dis ‘bien sûr’ et tu vois où ça mène.

- Mais je ne doute pas de Karl. Nous finirons bien par le récupérer. J’ai vécu de grands moments avec lui pendant la guerre, dans le feu de l’action…

- Laisse tomber le lyrisme, Rosa.

- Excuse-moi…’’

Léo, tout en s’en allant : ‘’Et sois prudente, plus que jamais. Noske est à Dalhem et rassemble ses corps francs, une vraie racaille. Sois prudente. Tu écris sur quoi pour demain ?

- Pas sur l’actualité.

- Parfait. Sois aussi neutre et détachée que possible, parle de la Perse ou de la Chine. En tout cas, méfie-toi si tu n’as toujours pas l’intention de partir d’ici.

- Merci, non. Au revoir, Léo.’’ »

 

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14 janvier 2020

26 mai, les jours d'après (XVI)

 

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La Belgique connait une ''crise de régime'' de longue date, alternant des périodes conflictuelles de ‘’basse intensité’’ avec des moments de fortes tensions ‘’communautaires’’, qui interrogent toujours plus la nécessité du maintien d’un Etat maintenant encore significativement ‘’unitaire’’ (malgré le processus de ‘’fédéralisation’’) !

La cause principale de cette situation chaotique tient dans une ‘’question nationale’’ aussi vieille que le pays : deux peuples cohabitent dans une même entité étatique et, à l’origine, cette construction n’avait rien de naturelle mais fut imposée par les ‘’grandes puissances’’ de l’époque, pour des raisons que l’on qualifierait volontiers aujourd’hui de ‘’géopolitiques’’.

Or, les choix exprimés régulièrement et majoritairement par les électorats du ‘’nord’’ et du ‘’sud’’ divergent : la centre de gravité de la Flandre se situe à droite tandis qu’il se positionne plus à gauche en Wallonie.

Certes, la ‘’gauche wallonne’’ (PS et Ecolo) et une gauche ‘’de gouvernement’’ qui ne conteste pas véritablement le capitalisme, préférant le gérer ! En d’autres termes, c’est une gauche qui est peu ‘’à gauche’’. Mais la droite flamande, elle, est très à droite et son ‘’nationalisme’’, dans le sens identitaire du terme, est plutôt décomplexé.

Il faut d’ailleurs noter que tous les partis de droite flamands revendiquent un positionnement ‘’autonomiste’’, en ce y compris le CD&V et l’Open Vld qui ne sont évidemment pas des partis nostalgiques de la ‘’Belgique de papa’’ ! On se souvient encore d'Herman De Croo ''débranchant la prise'' sur BHV, ce qui plongea ensuite le royaume dans sa plus longue période sans exécutif au niveau fédéral...

Les péripéties actuelles illustrent donc une fois de plus la grande difficulté de former un gouvernement ''belge'' : deux configurations politiques contrastées, traduction de rapports de force asymétriques, sont contraintes de se rencontrer et de négocier pour dégager un ''consensus'' de plus en plus ardu à concrétiser.

La seule issue à cette impasse récurrente consisterait à prendre le problème à la racine en privilégiant le ''droit (démocratique) des peuples à l’autodétermination''.

C’est prématuré ? Peut-être, sans doute ! Mais dans ce cas, inutile de venir geindre au sujet des ‘’bugs’’ à répétition qui succèdent aux élections...

 

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Le MR n'a pas "d'exclusives" ? Avant 2014, les libéraux ne voulaient pas d'association avec la N-VA... La suite est connue, retournement de veste spectaculaire et coalition avec ce parti honni. Aujourd'hui, ils voudraient que tout le monde fasse de même et gouverne avec les amis de Bart et de Francken ! Mais surtout, leur souhait est de poursuivre l'expérience de la "Suédoise", en y ajoutant par la force des choses l'un ou l'autre parti, condition obligée suite à leur déroute électorale du 26 mai. Et poursuivre signifie surtout poursuivre le même type de politique austéritaire, sans aucune remise en question fondamentale...  Le PS et Ecolo vont-ils les aider à concrétiser cette ambition ? Hélas, les connaissant, et connaissant leur appétit du pouvoir, rien n'est à exclure !

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Chute de feuilles [73]

 

« D’autres chevaliers occupaient le bas bout de la table. Comme si les Français ne voulaient pas se mêler à eux, ils étaient assis ensemble à la place la moins honorable. Et les Français n’avaient pas tort en vérité ; ces chevaliers ne méritaient que leur mépris ; tandis que leurs vassaux, comme de loyaux Flamands, attendaient l’ennemi de pied ferme, eux, leurs seigneurs se trouvaient dans le camp français. Quel fatal aveuglement poussaient ces fils abâtardis à déchirer, comme des serpents, le sein de leur mère ? Ils allaient, sous un étendard ennemi, verser le sang de leurs compatriotes sur le sol de la patrie ; le sang d’un frère ou d’un ami peut-être ; et pourquoi ? Pour faire du pays qui leur avait donné le jour une terre de servitude et le soumettre au joug de l’étranger.

Ces bâtards n’avaient donc point de cœur qui leur fît pressentir l’ignominie et l’opprobre qui les attendaient ; ils ne sentaient pas la morsure du ver rongeur de la conscience ! Les noms de ces Flamands indignes ont été conservés à la postérité ; parmi un grand nombre d’autres, les principaux étaient : Henri de Beautersem, Geldof de Wynghene, Arnoul d’Eyckhove et son fils aîné, Henri de Wilre, Guillaume de Redinghe, Arnould de Hofstad, Guillaume de Graenendonck et Jean de Raneel.

Tous les convives mangeaient dans des plats d’argent ciselé et buvaient les vins les plus exquis dans des coupes d’or. Celles qui se trouvaient devant Robert d’Artois et devant les deux rois étaient plus précieuses que les autres ; leurs armoiries y étaient sculptées avec art, et maintes pierres d’une inappréciable valeur y étaient enchâssées. Durant le repas, on parla beaucoup de l’état des choses, et le langage des convives ne faisait que trop comprendre quel terrible sort était réservé à la Flandre condamnée. »

 

 

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13 janvier 2020

Chute de feuilles [72]

 

« Après avoir remonté quelques fameuses bouteilles de la cave, Mahé garnissait jusqu’à la gueule le poêle de faïence placé au centre de la pièce.

Arrivant de l’extérieur, Jules Dumesnil remit à son chef les papiers trouvés dans les poches de l’aristocrate ainsi qu’une gazette républicaine en date du 26 février.

Appuyé sur l’épaule contre une fenêtre, Valencey d’Adana lut debout, à la clarté déclinante du jour. Il apprit, en un long article récapitulatif à la gloire de la Convention nationale, l’abolition de l’esclavage en date du 4 février et sourit, lui-même ayant anticipé de plus de treize ans pareille mesure en affranchissant et en prenant à son bord  -malgré une interdiction royale-  une vingtaine d’esclaves noirs exploités par un odieux planteur. Défiant tous les usages, Valencey d’Adana avait même nommé l’un d’eux, Hyppolite, sergent des fusiliers de marine.

Il retourna à la lecture de la gazette. Le 5, Robespierre avait prononcé un discours sur la terreur et la vertu. Trois semaines plus tard, à la Convention, Saint-Just dénonçait le ‘’modérantisme’’ de Danton et les siens, ‘’les Indulgents’’, puis stigmatisait les Hébertistes, ceux qu’on nommait à Paris les ‘’Exagérés’’ et exigeaient un renforcement de la terreur.

Valencey d’Adana, qui savait lire entre les lignes, en conclut que Robespierre allait frapper les modérés et les enragés, c’est-à-dire les deux ailes de la Convention nationale.

La gazette évoquait également un hiver très rude et une pénurie de vivres, ce que le capitaine traduisait par une disette absolue et un temps insupportable.

Attendri, Mahé de Campagne-Ampillac, observa son ami plongé dans la lecture. Où qu’il se trouvât, il lui fallait lire. Il remarqua également que Joachim grisonnait sur les tempes et éprouva comme un vertige tant leur enfance lui paraissait encore proche. »

 

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