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31 janvier 2020

Chute de feuilles [90]

 

« La société russe était essentiellement concernée à l’époque par les réformes internes que l’empereur mettait en œuvre dans tous les domaines du gouvernement de l’Etat. C’était cette période de jeunesse du règne, qui suivait le long règne de Catherine II, au cours duquel tout ce qui relevait du passé, de l’ancien temps semblait périmé, inefficace, où ne comptait que la volonté de remplacer ce dont on était las, de laisser libre cours aux forces de la jeunesse, où ne comptait que la mise en évidence des défauts de l’ordre ancien sans en apercevoir ses qualités, et où d’autres raisons innombrables paraissaient justifier la suppression de ce qui était ancien et l’introduction de ce qui était nouveau. Tout était en réfection, comme un locataire rénove son appartement où son prédécesseur a longtemps vécu. C’était cette période juvénile d’un règne que tout peuple vit une demi-douzaine de fois par siècle, une période révolutionnaire qui ne se distingue de ce que nous appelons révolution que parce que le pouvoir est à ce moment-là détenu par le précédent gouvernement et non par un nouveau. Durant ces révolutions, comme dans toutes les autres, on parle de l’esprit des temps nouveaux, des exigences de l’époque, des droits de l’homme, de la justice en général, de la nécessité de rationaliser l’organisation de l’Etat, et ces idées fournissent le prétexte aux passions les plus irrationnelles de l’homme, qui entrent en compétition. Le temps et l’envie passent ; les anciens novateurs s’accrochent avec exactement le même entêtement à leurs anciennes idées nouvelles, désormais périmées ; ils défendent la décoration de leur appartement contre la jeunesse qui a grandi, qui veut et doit satisfaire à nouveau son besoin de mettre ses forces à l’épreuve. Et exactement comme deux partis en train d’exposer mutuellement leurs arguments qu’ils présentent comme la vérité -l’un à propos de nouvel esprit du temps, des droits de l’homme, etc., l’autre à propos du droit sanctifié par le temps, des avantages de maintenir ce qui est connu et familier, etc.-, l’un et l’autre côté ne s’efforcent que de satisfaire les besoins correspondant à chaque âge de l’homme. 

Comme toujours, les novateurs de 1809 avaient un exemple qu’ils s’efforçaient d’imiter. Et cet exemple était pour une part l’Angleterre, pour une autre la France napoléonienne. »

 

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