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02 novembre 2026

BOUQUINS - BOUQUINAGE [44]

gaston livres.png"Nous observions la scène en silence. Soudain l'un des prisonniers s'est levé et nous a hélés, complètement stupéfait.

– Félix ! Adam ! Vous ne me reconnaissez pas ?

Nous nous sommes arrêtés. Qui pouvait bien être ce personnage au visage mangé par la barbe, l'air misérable dans son uniforme déchiré de pilote de la Luftwaffe ?

– C'est moi, Hans. Vous vous souvenez ? Nous jouions aux échecs, il y a quelques années, à Moscou.

Adam et moi nous nous sommes regardés. Puis je me suis précipité vers lui et je l'ai serré dans mes bras. Adam en a fait autant. Les gardes l'avaient salué. Il leur a donné l'ordre de lui remettre le prisonnier et a signé en toute hâte un récépissé de prise en charge. Nous sommes ensuite partis tous les trois.

Nous étions étranges à voir. Trois hommes visiblement liés d'amitié, mais portant trois uniformes différents, dont un allemand. Adam a insisté pour que nous retournions dans sa chambre. Nous avons encore bu de la vodka. J'ai conjuré Hans de raser cette barbe affreuse, et Adam a fourni les ustensiles. Quand il a eu fini, je lui ai tendu le miroir. Il s'est mis à pleurer. Adam l'a serré dans ses bras.

– On est tous pareils désormais. Tout ira bien.

Plus calme, Hans nous a raconté son histoire :

– Après le pacte germano-soviétique, des dizaines de communistes allemands réfugiés à Moscou ont été livrés aux nazis. Ma mère a immédiatement été déportée à Ravensbrück. Elle a été assassinée par un médecin nazi qui voulait juste s'amuser. J'ai été envoyé dans un orphelinat où l'on devenait automatiquement membre des Jeunesses hitlériennes. Ils m’ont sélectionné pour la Luftwaffe. Je suis devenu un bon pilote, du coup ils m'ont affecté à des missions de bombardement sur Moscou et Leningrad. Mais j'ai toujours largué mes bombes dans la campagne environnante avant de retourner à la base. Je n'ai jamais confondu Moscou et Staline. Si cela avait été le cas, cela m'aurait été facile de déverser ces engins. Mais pour moi, Moscou c'était nous, et d'autres comme nous. J'ai souvent pensé à vous et à mes autres copains. Que t'est-il arrivé, Félix ? Comment se fait-il que tu portes l’uniforme américain ?

Je lui ai raconté mon histoire, puis Adam la sienne. Chacun d'entre nous devait à Staline et à Hitler d'avoir perdu un parent. Nous nous sommes regardés en silence et je suis certain que, tout comme moi, Hans et Adam étaient assaillis par les images du passé."

 

Tariq Ali, Berlin-Moscou, 1998.

 

 

 

 

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