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05 mai 2018

200 bougies et puis...

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Marx a 200 ans aujourd'hui.

Seuls les étourdis peuvent encore l'ignorer tant la presse évoque l'événement, même si c'est trop souvent superficiel et forcément discutable.

D'aucuns parleront peut-être d'épiphénomène, de simple volonté de surfer sur une vague commémorative, de mimétisme médiatique (concurrence oblige), voire d'une vulgaire tentative de détournement politique.

Sans oublier quelque escroquerie intellectuelle, telle cette prise de parole, lors de l'inauguration d'une exposition, par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker !

Et puis, cet anniversaire représente aussi une belle opportunité de récupération commerciale.  Ainsi, dans la ville natale de l'auteur du Capital  -Trèves-, qui va accueillir des dizaines de milliers de visiteurs, divers gadgets à son effigie sont proposés partout. Comme ce faux billet de zéro €, vendu... 3 € ! Il n'y a décidément pas de petits profits...

 

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Mais ce serait une erreur de limiter la réflexion à ces dérives idéologiques ou mercantiles,  à un simple effet de mode ponctuel.

Le fait que la presse bourgeoise évoque un adversaire de la bourgeoisie aussi réputé est un révélateur des paradoxes d'un système, au même titre par exemple que la publication (et la vente) des oeuvres de Marx, ou de multiples ouvrages le concernant, par de grandes maisons d'édition étrangères à toute subversion et obsédées par la rentabilité !

Car cette marchandisation est aussi le résultat de l'existence d'une « demande sociale » authentique, et la principale « valeur d'usage » de celle-ci est d'abord la recherche d'informations concernant une personnalité révolutionnaire majeure ou d'outils d'analyse pour comprendre mieux notre monde dans la perspective de le changer.

Un autre aspect positif est à souligner. Marx est mort en 1883, mais il est toujours politiquement bien vivant, contrairement aux affirmations récurrentes de ses détracteurs. Son oeuvre a gardé toute sa tonicité et son actualité demeure -et demeurera- aussi longtemps que le capitalisme maintiendra sa domination.

 

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En 2008, lors de la fameuse crise des subprimes, beaucoup -qui avaient enterré Marx de longue date- le redécouvrirent d'ailleurs soudainement, au point que la presse financière elle-même avait réservé ses couvertures au célèbre barbu et lui avait rendu quelques hommages appuyés !

Pour autant, la naïveté n'est pas ici de mise. Que Marx bénéficie ce jour d'une couverture médiatique significative est certes plaisant. Mais ce qui se dit ou s'écrit à son sujet est fréquemment approximatif et l'on échappe difficilement aux caricatures plus ou moins grossières.

La meilleure manière de combattre celles-ci reste la lecture directe de Marx dans le texte, afin de se forger sa propre opinion, avant même de se plonger dans les commentaires de commentateurs professionnels ou dans des études savantes de « spécialistes ».

 

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Ce bicentenaire sera donc un succès s'il peut favoriser la (re-)découverte d'une figure incontournable du combat de l'humanité pour son émancipation.

Il appartient à chacun de contribuer à cette réussite...

 

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29 avril 2018

Marx sur Arte : un rendez-vous manqué

 

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Ce samedi 28 avril, Arte consacrait la première partie de sa soirée à Karl Marx, en programmant deux documentaires sur l'auteur du Manifeste du Parti Communiste [1].

Une initiative méritoire qui distingue une fois encore la chaîne culturelle franco-allemande de la plupart des autres chaînes de télévision et qui, à ce titre, mérite d'être saluée.

Mais sapristi que d'insuffisances dans ces deux réalisations ! Certes, tout n'est pas à rejeter. De-ci de-là un commentaire fait mouche. Quelques interventions d'historiens sont opportunes et présentent des éclairages pertinents sur l'oeuvre de Marx et sa portée, voire sur les déformations qu'elle a subies de la part de certains de ses «héritiers».

Hélas, à côté de séquences intéressantes, que d'approximations factuelles, que de confusion dans la présentation des principales conceptions de Marx, que d'approches biaisées !

Aucun lieu commun ne nous est épargné :

  • Marx « prophète ». Comme s'il n'était qu'un Nostradamus du mouvement ouvrier naissant ! Et d'ailleurs tous deux ne portaient-ils pas une barbe ? Pourtant, Marx s'est toujours refusé à décrire une quelconque société future modèle et on ne trouve pas dans ses écrits de mentions particulières concernant le XXème siècle à venir ni d'extrapolations audacieuses concernant notre présent. Bref, ni prophète ni auteur de science-fiction [2] !

  • Marx « théoricien ». En chambre et coupé des réalités du monde, comme il se doit ! Alors que Marx ne séparait pas la théorie de la pratique, qu'il fut toute sa vie un militant politique agissant et que son travail «littéraire» était prioritairement destiné à armer idéologiquement et intellectuellement la classe ouvrière dans sa lutte contre la bourgeoisie !

  • Marx « homme aux contradictions multiples ». Qui naturellement interrogent sa cohérence et sa crédibilité. Comme si les conflits (intérieurs) étaient étrangers aux êtres humains, comme s'il était évident de faire totale abstraction de son époque, comme s'il aurait pu échapper complètement aux préjugés du XIXème siècle...

  • Marx « précurseur du totalitarisme communiste », qui a échoué partout où il a été mis en oeuvre. Comme si Marx, décédé en... 1883, était comptable des actes de celles et ceux qui se sont érigés en légataires légitimes de son oeuvre, plusieurs décennies après sa disparition ! De son vivant déjà, Marx avait pris ses distances par rapport à de trop zélés disciples et prévenait : « ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste » !

Et pour étayer ces affirmations polémiques, toujours les mêmes ficelles : un amalgame de citations hors contexte, des libertés prises avec sa biographie et la réalité historique, ou encore des omissions révélatrices.

 

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Ainsi, les exils successifs du jeune Marx, ses contacts avec le prolétariat parisien et les principales figures réformatrices de son temps, son rôle dans les révolutions de 1848 sont effectivement évoqués. Mais après son départ forcé pour Londres, il n'est plus question que de ses difficultés matérielles ou de ses problèmes domestiques d'une part ; et d'autre part de son travail théorique gigantesque pour publier la première partie de son Das Kapital, qui restera au demeurant inachevé. Pas un mot par contre sur la poursuite de ses combats politiques, pas un mot sur la création de l'Association Internationale des Travailleurs en 1864, pas un mot sur l'événement historique qui marqua celle-ci, à savoir la Commune de Paris, pas un mot sur les confrontations idéologiques avec un Lassalle ou un Bakounine ! Non, qu'on se le dise, Marx était définitivement un intellectuel fréquentant régulièrement le British Museum, loin du bruit et la fureur de la lutte des classes concrète, loin des controverses au sein du mouvement social de ces années fondatrices !

Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que le seul intervenant français retenu soit... Jacques Attali, présenté comme un « biographe » de Marx [3] !

Celui-ci, bien dans le ton de l'émission, explique avec un sourire de circonstance qu'il préfère le « Marx analyste » au « Marx politique ». Car il y aurait un Marx fréquentable, à l'intellect puissant et aux belles intuitions, sur la mondialisation capitaliste notamment. Et puis, il y a le Marx infréquentable, le Marx communiste et révolutionnaire qui s'obstine à vouloir changer le monde. Un objectif abandonné depuis longtemps par l'ancien conseiller de François Mitterrand, qui a par ailleurs largué les amarres avec une social-démocratie pourtant déjà bien peu « socialiste »...

Bon, soyons justes, ce type de production télévisuelle n'est pas vraiment surprenante en cette année commémorative. Le bicentenaire de la naissance de Karl Marx sera par ailleurs évoqué dans les prochains jours par toute la presse mainstream -difficile en effet d'ignorer totalement l'événement-  et l'on peut d'ores et déjà en redouter les résultats...

 

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Michel Henry affirmait naguère que « le marxisme est l'ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx » [4]. Je crois qu'en la matière, précisément, nous allons être servis par les célébrations superficielles et les évocations obligées autour du 5 mai. Avec quelques manipulations à la clé et, pour rester dans l'air du temps, un bon paquet de fake news lors des inévitables rétrospectives.

La vigilance critique est plus que jamais de mise...

 

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[1] Karl Marx, penseur visionnaire de Chris Twente (https://www.arte.tv/fr/videos/074555-000-A/karl-marx-pens...) et De Marx aux marxistes de Peter Dörfler (https://www.arte.tv/fr/videos/074560-000-A/de-marx-aux-ma...).

[2] Dès 1843, Marx levait toute ambiguïté à ce sujet : « Si construire l'avenir et dresser des plans définitifs pour l'éternité n'est pas notre affaire, ce que nous avons à réaliser dans le présent n'en est que plus évident, je veux dire la critique radicale de tout l'ordre existant ». Marx-Engels, Correspondance Tome I, Novembre 1835-Décembre 1848, Paris, Editions Sociales, 1971, page 298.

[3] Attali a écrit en 2005 un « Marx ou l'esprit du monde », publié chez Fayard. Ce livre, manifestement rédigé rapidement, est parfaitement dispensable !

[4] Henry Michel, Marx, Tome 1, Une philosophie de la réalité, Paris, Gallimard, 1976

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24 avril 2018

Le fil rouge de 1968 à 2018

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Quel est le point commun entre Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil, Roland Castro et Alain Geismar, Jean-Pierre Le Dantec et Serge July, Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner ?

Tous ont été des «contestataires» en mai 1968, des militants ou compagnons de route du «gauchisme», et souvent même des figures de proue du mouvement de l'époque. Et depuis, tous ont renié leurs engagements pour se rallier au (dés-)ordre du capital.

Il y a 50 ans, ils découvraient la plage sous les pavés ; depuis, ils y ont trouvé le marché, la «mondialisation heureuse» du néo-libéralisme, la «concurrence libre et non faussée» chère à l'Union européenne.

Sans surprise donc, ces «révolutionnaires» défroqués ont soutenu Macron lors de l'élection présidentielle de 2017, en France. Et aujourd'hui, pour la plupart, ils invectivent régulièrement Jean-Luc Mélenchon et ses amis. Car les «Insoumis» incarnent en 2018 ce qu'ils furent en 1968, et qu'ils ont renié : une opposition au mode de production et de consommation capitaliste, un mouvement qui combat l'oligarchie financière et qui ne veut rien céder aux dominants.

Gérard Miller, ancien militant de l'UJCml [1], retrace d'une écriture alerte les trajectoires et les turpitudes politiques actuelles de certains de ces individus qui ont basculé de la rébellion à la soumission [2].

Il rappelle aussi, à juste titre, que quelques figures médiatiques ne doivent pas occulter l'essentiel : la majorité des acteurs de 68 est restée fidèle, d'une manière ou d'une autre, à ses engagements et aspirations de jeunesse ; dès lors, il serait sot de stigmatiser une prétendue «génération» pour être passée de la lutte pour changer la vie et transformer le monde à la résignation, résumée par la sentence de Thatcher selon laquelle «il n'y a pas d'alternative» !

gérard miller.jpgMiller a lui aussi vieilli et perdu quelques certitudes, mais il n'a pas oublié ses idéaux ou renoncé à ses convictions. Voilà pourquoi, il soutient Mélenchon. Sans barguigner mais sans un quelconque «culte de la personnalité».

«Alors, que l'on ne se méprenne pas davantage sur mon mélenchonnisme de 2018. 'il n'est pas de sauveurs suprêmes. Ni Dieu, ni César, ni Tribun' -je n'ai pas oublié les paroles de l'Internationale que je chantais en mai 68. Du coup, même si je connais bien ledit Jean-Luc et que ce sont aussi ses qualités humaines que j'apprécie en lui, ce qui m'importe ce n'est pas le bonhomme, c'est ce dont il est lui aussi le signifiant. Mélenchon, c'est le type qui dit non, celui qui ne se laisse pas faire, celui qui n'écoute pas ces voix obscènes qui susurrent au révolté : 'Mets un peu d'eau dans ton vin et nous le boirons volontiers avec toi'. Je me moque de savoir si le leader de la France Insoumise serait tellement plus présentable s'il se calmait un peu, tellement plus audible s'il était moins intransigeant, tellement plus ceci, tellement plus cela. On ne le changera pas, et d'ailleurs, c'est la société qu'il s'agit de changer, pas lui ! Lui, il est comme il est, et c'est quand même parce qu'il est comme il est qu'il a réussi ce qu'aucun leader contestataire n'avait réussi depuis des lustres (...) : donner autant de couleurs à la gauche et, plus largement, à tous ceux qu'indigne le monde dans lequel nous vivons. Car c'est là ce qui relie également Mélenchon au mouvement de Mai (...)».

Et de boucler avec panache son bouquin : «Alors, c'est l'heure, on compte jusqu'à trois, et à trois on souffle. On souffle sur les cinquante bougies de Mai 68 et, histoire d'être à la hauteur de notre réputation, on souffle un peu plus fort encore sur tous ceux que l'enragé, à l'unisson du poète, essayera toujours de fuir : les grands, les fiers, les prospères, les puissants, mais aussi bien tous les hommes faux, tous les coeurs morts, tous les passants froids, tous ceux qui pour de vains résultats font de vains efforts et qui veulent exister mais pas vivre. Est-ce du Robespierre ? Du Hugo ? Du Mélenchon ? Allez savoir. En tout cas, 'ceux qui vivent sont ceux qui luttent'».

C'est en effet une belle conclusion. Je la signe volontiers.

 

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[1] Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, une organisation étudiante maoïste qui éclatera par la suite. Une minorité créera, avec d'autres, la Gauche prolétarienne.

[2] Miller Gérard, Mélenchon, Mai Oui, 1968-2018, Paris, Seuil, 2018 .