06 février 2026
POLARS EN BARRE [194]
"Trotski ajusta le bouc sur son menton. Ses lunettes en métal lui comprimaient trop les ailes du nez. Il les retira, et les posant à plat sur la paume de sa main droite, essaya d’élargir l’écart des plaquettes de son pouce gauche. Il les ressaya ; ça allait mieux. Le sourire aux lèvres, Trotski sortit des toilettes et jeta le papier d’emballage dans la poubelle. De sa démarche décidée, arrogante, Trotski traversa le hall moquetté, et la tête haute poussa la lourde porte de verre qui le séparait de la rue.
Dans la rue, les pneus des taxis chuintaient sur la chaussée humide. Trotski toussa en tournant le dos au vent. Personne ne l’avait remarqué ; il en était sûr. Personne ne le reconnaissait. Il leva la tête sous la pluie et partit en direction de Times Square. Trotski voulait voir de près la décadence occidentale qu’il ne connaissait que par les livres. Il était minuit trente. La faune nocturne, défoncée à l’herbe, la cervelle bourdonnante de coke, arpentait les rues en quête de sexe et de violence.
Trotski se sentait en forme. Autrefois, on avait rabioté son rôle historique. Maintenant qu’on lui octroyait une deuxième chance, il l’emporterait, il en était convaincu. Il l’emporterait au nom des prolétaires et de son ami Lénine. Contrairement à ses prédictions, la révolution n’avait pas essaimé à l’Ouest après la Première Guerre Mondiale. Ni non plus après la Deuxième. En revanche, l’État soviétique avait prospéré sous la férule de l’ignoble Joseph Staline. Trotski passa devant des grands magasins, des boutiques de mode, des agences de banque, des sièges de société, des maisons d’édition ; de temps en temps, il faisait une petite halte pour essuyer les verres de ses lunettes. Une zone de précipitations recouvrait la Côte Est depuis plusieurs jours maintenant, sans espoir d’amélioration prochaine. Trotski avait sa ration de vent et de pluie."
Richard Hoyt

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05 février 2026
POLARS EN BARRE [193]

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04 février 2026
POLARS EN BARRE [192]
"Quelqu’un a dit un jour qu’une minute pouvait durer une éternité. Un autre a dit qu’une éternité pouvait durer une minute. Mais où diable est le type qui a oublié de dire que trois ans passés en compagnie du mal durent moins d’une seconde et plus que toute une vie ? Il est assis à côté de vous, mais il ne sait encore rien de tout ça, alors faites comme si de rien n’était. Il ignore encore le terrible dénouement du mal : ces jours interminables qu’il faut vivre quand on découvre que, depuis longtemps, le mal est assis à votre table, qu’il partage votre lit, et qu’il ne s’en ira pas tant que vous n’avez pas mis votre nom au bas d’un gros chèque, après avoir trempé la plume dans votre sang de lâche, un sang bougrement trop pâle pour que la signature soit valable."
Gertrude Walker

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03 février 2026
POLARS EN BARRE [191]
"Qu’avait-il appris ? Comment fallait-il se comporter dans une situation pareille ? Garder son calme. Aucun mouvement brusque, aucune déclaration provocante. Parler calmement, un flux continu, sans heurts, ni interruptions. Patience et amabilité. Si possible, engager un échange. Ne pas perdre son sang-froid. Surtout ça. Perdre son sang-froid revenait à perdre le contrôle de la situation."
Henning Mankell

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02 février 2026
POLARS EN BARRE [190]
"Puis il se tourna vers Martin Beck et dit, magnanime :
— Ne pense pas trop à tout ça. Le monde occidental connaît, depuis une dizaine d’années, un flot de violence. Ce flot ne peut-être endigué par des individus isolés. Il ne fait que croître. Mais ce n’est pas ta faute.
— Ah non ?
Tout le monde tourna sa feuille de papier pour dessiner de nouvelles grilles. Lorsque Kollberg eut fini, il regarda Martin Beck et dit :
— Ton seul malheur, Martin, c’est que tu t’es trompé de boulot. Et d’époque. Et de partie du monde. Et de système.
— C’est tout ?
— A peu près, dit Kollberg. Bon, c’est moi qui commence. Alors je dis X. X comme dans Marx."
Maj Sjöwall & Per Wahlöö

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01 février 2026
POLARS EN BARRE [189]
"Harry Dickson regardait le feu qui se mourait lentement dans le foyer ; ses pensées erraient au loin, vers son enfance. Il chiffonnait d’une main distraite une lettre que le dernier courrier venait de lui apporter.
Reginald Marlow ! Ce nom lui fit faire, à travers tant de souvenirs, un retour ému vers sa jeunesse.
Reginald, le petit Reggie qui avait partagé ses jeux, dans la banlieue new-yorkaise où il passait régulièrement trois mois de vacances par an !
Tout cela était loin ! Reginald Marlow était anglais ; quand il eut atteint ses vingt ans, ses parents retournèrent dans la mère patrie, l’emmenant avec eux, pour le confier aux universités anglaises.
Ils s’étaient écrit quelques fois, puis s’étaient perdus de vue.
Harry Dickson, lui aussi, était venu en Angleterre, s’y était établi, y avait connu la gloire. Il avait adopté, depuis, la Grande-Bretagne comme une seconde patrie, qui lui était devenue plus chère que la véritable, celle qui l’avait vu naître.
Et aujourd’hui Reginald Marlow lui écrivait une lettre brève, mais qui suait littéralement l’angoisse."
Jean Ray

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31 janvier 2026
POLARS EN BARRE [188]
"Dès qu’ils se retrouvèrent, Sarah Bernhardt et Sherlock Holmes commencèrent à évoquer le souvenir de précédentes rencontres :
– Jamais je n’oublierai votre Lady Macbeth à Londres, il y a deux ans, au Gaiety Theatre. La scène du somnambulisme a non seulement coupé le souffle à tous les spectateurs, mais les actrices anglaises ont failli en périr de jalousie.
– Mon cher Holmes ! toujours aussi gentil”, répondit Sarah.
Puis elle se tourna vers le docteur Watson et s’adressa à lui en anglais :
”Et ce cher docteur, comment va-t-il ? J’espère que vous avez pris ma suggestion au sérieux lorsque je vous ai encouragé à raconter dans des livres les fantastiques aventures de votre ami.
– J’y pense, madame, j’y pense. Mais pour le moment je n’ai pas le temps”."
Jô Soares

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30 janvier 2026
POLARS EN BARRE [187]
"– Monsieur Marx, avant d’accepter de travailler pour vous, il me faut savoir jusqu’à quel point vos projets révolutionnaires risquent de s’opposer aux intérêts et à la sécurité de la Couronne.
Marx arrêta son va-et-vient et sourit :
– C’est donc cela qui vous préoccupe tant! J’aurais dû me douter qu’il fallait plus que quelques péripéties pour inquiéter un homme de votre trempe ! (Facile à dire, ce n’est pas lui qui avait été visé.) Je peux vous assurer, faire le serment si vous l’exigez, cher monsieur Holmes, que rien dans mes projets actuels n’est destiné à interférer, aussi peu que ce soit, avec le bien-être de l’Angleterre. Tout au contraire. Un de mes plus importants soucis est de préserver à tout prix la puissance de l’Empire britannique, seule force capable de contrebalancer l’hégémonie russo-allemande. Je puis vous affirmer que rien ne me révolte plus que le mépris avec lequel l’Angleterre est à présent traitée par la Prusse et la Russie. Vous voyez, je suis, comme disent les Français, plus royaliste que le roi, ou que la reine… Rien de ce que vous pourrez faire pour nous ne s’opposera à la grandeur de l’Empire britannique. Je vous en donne ma parole.
C’est tout ce que je voulais. Je n’avais pas compris grand-chose à son envolée de politique internationale, mais je résolus de lui faire confiance. Malgré sa tromperie de la veille, après tout bien innocente, quelque chose dans cet homme anesthésiait mes préventions, et c’est sans la moindre arrière-pensée que je me levai et lui serrai la main."
Alexis Lecaye

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