04 avril 2023
"BOUQUINAGE" - 198
"Ils s'étaient figurés qu'ils auraient, à jamais, une infinité de choix et de secondes chances. Ils avaient gaspillé beaucoup trop de ce temps inappréciable qui leur avait été accordé, l'avaient gâché par l'amertume, la culpabilité et la quête futile de réponses inexistantes — alors qu'eux-mêmes, leur amour mutuel, constituait la seule réponse dont ils auraient dû rêver. Et maintenant, même l'occasion de lui dire cela, de la prendre dans ses bras pour lui faire savoir à quel point il l'avait vénérée et chérie, lui était éternellement refusée. Paméla était morte et, dans trois ans, Jeff mourrait, lui aussi, sans savoir pourquoi il avait vécu."

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03 avril 2023
"BOUQUINAGE" - 197
"L'erreur la plus répandue revient à qualifier Didier Comès d'auteur métaphysique, à la recherche de Dieu, ou reproche formel, de connoter son œuvre comme relevant du mauvais chromo régionaliste. “Didier Comès dessine mal”, n'est-ce pas là un avis semblable à celui qu'avancent certains cuistres à propos de Balzac, qualifié de mauvais écrivain, sans que soit jamais précisé ce qu'est la valeur artistique ? Oublions donc les Abel Mauvy de la critique pour savourer notre plaisir et relisons Silence en toute sérénité. Sans doute, le poids de l'histoire pèsera sur Didier Comès. Ces dernières années, nous avons assisté au retour du récit et à l'émergence du noir et blanc. La démarche de Comès s'insère dans cette orientation dont les chefs de file sont Muñoz et Sampayo, Pratt et Tardi."

Jean-Maurice Rosier
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02 avril 2023
"BOUQUINAGE" - 196
"Il aurait largement le temps de se poser des questions. Des questions qu’il ne pourrait poser à personne, hormis à lui-même et au vent hululant dont la violence ne cesserait de croître.
Il y eut toutefois un interlude. Sweeny partit à pied rechercher l’émetteur, qu’il avait enterré au point H de la nomenclature de Howe, avant de rejoindre la station. Le trajet lui prit onze jours ; les efforts qu’il déploya et les privations qu’il endura auraient inspiré un roman à Jack London. Mais ces épreuves ne signifiaient rien pour lui. Il ignorait s’il aurait envie d’utiliser le poste qu’il ramenait. Et il ne se rendait pas compte que sa randonnée solitaire était une épopée, il n’avait pas conscience qu’elle constituait un exploit d’une rare difficulté. Il manquait de points de comparaison, fussent-ils littéraires : il n’avait jamais lu un seul roman. Il mesurait toutes choses en fonction des changements que ceci ou cela apportait à sa situation et la possession de la radio ne changeait rien aux questions qu’il se posait. Simplement, elle lui permettrait d’agir sur les réponses — lorsqu’il aurait des réponses."

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28 mars 2023
"BOUQUINAGE" - 191
"Le médecin serre une dernière fois son épaule et retourne à sa place. Il la regarde comme il l’a toujours fait pendant toutes ces année, droit dans les yeux, sans faillir.
— Non, André ne m’en a pas parlé. Je ne l’ai pas vu depuis trois semaines. Vous savez, vous, où est André ?
Elle veut parler mais ses oreilles se mettent à bourdonner, elle se voit en pyjama, ses cheveux sont lâchés, ils sont beaux encore, n’est-ce pas, ses cheveux ? Elle tient à la main un téléphone, c’est la nuit, elle est seule, elle crie. C’est la nuit, elle vient d’être réveillée par la sonnerie du téléphone et elle ne se souvient pas des mots dits mais elle sait qu’elle a crié très fort. Où est André ?
Le médecin ne la quitte pas du regard et elle ne peut y lire autre chose que de la douceur, de la gentillesse, de la franchise. Elle se lève, elle se sent forte tout à coup, c’est un sentiment qui lui est familier, elle ne tombe jamais en dépression, on croit qu’elle va tomber, on croit qu’elle va cette fois-ci rompre mais non, elle se redresse, elle va se remettre en route. Elle sourit. Elle rédige son chèque et part avec l’ordonnance.
Le docteur B. reste assis à son bureau. Malgré lui, son cœur se serre. Il regarde l’heure, c’est déjà dix-neuf heures et il n’y a plus personne dans la salle d’attente. Il voudrait pouvoir la suivre, cette patiente, l’accompagner pendant un moment, ne plus être son médecin mais simplement un ami qui aurait le courage de lui révéler ce qu’elle a effacé de sa mémoire mais qui la réveille toutes les nuits à la même heure, comme un fantôme qui n’aurait pas terminé son travail."

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27 mars 2023
"BOUQUINAGE" - 190
"En somme, Anson avait raison. L’université est une jungle comme le reste du monde, avec cette seule différence que, là, les choses se passent entre gens mal armés pour la lutte, précisément parce qu’ils ont choisi cette carrière afin de s’y sentir à l’abri."

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24 mars 2023
"BOUQUINAGE" - 187
"Elle ne se souvenait absolument pas de Piotr Alexandrovitch. Un jeune homme maigre, et même très maigre. Sobrement habillé et souriant. Il tira de la poche de son veston une enveloppe, en sortit une feuille de papier et la montra à Vika sans la lâcher.
— Vous connaissez ce document, Victoria Andréïevna ?
Elle y jeta un coup d’œil et un frisson la saisit : c’était l’engagement de collaboration qu’elle avait autrefois signé à la Loubianka. Maudit passé, maudit pays ! Piotr Alexandrovitch replia la feuille de papier, la remit dans sa poche et répéta sa question :
— Eh bien, Victoria Andreïevna, cela vous revient ?
Que peuvent-ils lui faire ? Ils ne sont pas à Moscou ! Elle va appeler un agent de police et lui livrer cet espion soviétique ! Qui a essayé de la faire chanter avec un faux papier. Ce papier servira avant tout à le démasquer.
— Non, répondit Vika, ce document m’est inconnu. Allons donc nous expliquer à la police.
— Nous n’avons pas besoin de la police, Victoria Andreïevna, répondit Soukhov en souriant. Des journalistes accourront tout de suite, et publieront ce document dans la presse et il vous sera difficile de réfuter l’expertise graphologique, difficile aussi d’expliquer vos rapports avec Mme Plevitskaïa et vos visites à Ozoir-la-Ferrière. Tout cela intéressera beaucoup les lecteurs. Mme Plevitskaïa a été démasquée et ses relations avec vous, un agent du NKVD, renforceront les accusations qui pèsent sur elle et serviront à vous inculper. Avant d’aller à la police il faut bien réfléchir.
Le discours de ce salaud, débité avec un charmant sourire, n’est pas une vaine menace : ils peuvent détruire sa vie et celle de Charles. Ils trament aussi impunément leurs intrigues à l’étranger qu’à la Loubianka, à Moscou ! Ils ont enlevé le général Koutiépov d’abord, puis le général Miller, en plein jour. Dire que le général Skobline et la Plevitskaïa, une chanteuse célèbre, travaillaient, eux aussi, pour eux !"

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23 mars 2023
"BOUQUINAGE" - 186
"Staline sortit d’une autre armoire un ouvrage de Plekhanov et l’ouvrit à une page déjà marquée…
“La terreur est un ensemble systématique d’actes ayant pour but d’effrayer l’ennemi politique et de semer l’épouvante dans ses rangs.”
Cette définition est plus juste que celle d’Engels, car elle affirme le rôle positif de la terreur, mais elle est incomplète. Elle ne retient pour cible de la terreur que l’ennemi, l’adversaire à abattre.
En fait, la terreur n’est pas uniquement un moyen d’écraser toute dissidence, mais avant tout un moyen de créer le conformisme absolu découlant d’une peur collective. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut gouverner un peuple dans l’intérêt même de celui-ci. La souveraineté du peuple a toujours été et sera toujours un mythe. Le peuple ne saurait exercer le pouvoir, le pouvoir doit s’exercer sur le peuple. Les mesures de répression secrètes et massives inspirent une peur particulière, elles doivent donc être et sont le principal instrument de la terreur.
Mais, à présent, il faut une préparation psychologique publique, il faut que des meneurs portant des noms connus de tout le pays avouent leurs crimes. Et plus ces noms seront connus, plus le peuple sera convaincu du bien-fondé de la révolution des cadres, d’un renouvellement en masse de l’appareil et donc de ce qu’on appelle la terreur.
Les grands procès publics dont difficiles et comportent des aspects négatifs, mais ceux-ci sont largement compensés par les résultats positifs. Il faut intensifier et élargir la force et la portée de ces procès, à la fois quant aux noms et quant aux crimes soumis à la justice. Il faut utiliser jusqu’au bout l’assassinat de Kirov, qui constitue un atout majeur. Il faut en faire la base de tous les procès futurs et présenter les assassins de Kirov comme des ennemis jurés du Parti et du peuple. Ces procès publics devront être grandioses et universels. Tout le reste se jouera dans les coulisses. Et le procès le plus décisif sera le premier : de son succès dépendra celui des suivants.
D’après le recensement du Parti de 1922, celui-ci comprenait alors quatre cent mille membres, dont onze pour cent, en gros, soit quarante-quatre mille inscrits avant la Révolution ou en 1917. Il se souvient parfaitement de ces chiffres… Quinze ans se sont écoulés, beaucoup sont morts, beaucoup ont été exclus comme trotskistes, partisans de Zinoviev, de Sapronov ou de Boukharine. Combien sont-ils à présent ? Une vingtaine ou une trentaine de mille au grand maximum. Une misérable poignée ! Mais ils continuent à se considérer comme les maîtres de la situation… Vingt mille hommes dans un parti qui en comprend deux millions ! Un pour cent ! Le Parti se passera très bien d’eux.
IL déclenchera une avalanche qui emportera des dizaines et des centaines de milliers d’hommes peu fiables et fraiera la voie à des hommes uniquement dévoués à SA personne et dont toutes les pensées LUI appartiendront."

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22 mars 2023
"BOUQUINAGE" - 185
"Dictature du prolétariat, nous disait-on. Nous sommes de plus en plus loin du compte. De plus en plus, c’est “la dictature de la bureaucratie sur le prolétariat”.
Car le prolétariat n’a même plus la possibilité d’élire un représentant qui défende ses intérêts lésés. Les votes populaires, ouverts et secrets, sont une dérision, une frime : toutes les nominations, c’est de haut en bas qu’elles se décident, qu’elles se font. Le peuple n’a le droit d’élire que ceux qui sont par avance choisis. Le prolétariat est joué. Bâillonné, ligoté de toutes parts, la résistance lui est devenue à peu près impossible. Ah ! la partie a été bien menée, bien gagnée par Staline ; aux grands applaudissements des communistes du monde entier qui croient encore, et croiront longtemps que, en U.R.S.S. du moins, ils ont remporté la victoire, et considèrent comme des ennemis et des traîtres tous ceux qui n'applaudissent pas."

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