19 octobre 2018
Le succès du PTB
Les soirées électorales ont une particularité en Belgique : beaucoup de responsables politiques sont invités à s'exprimer et, finalement, il en ressort que tout le monde a gagné ! Il faut croire que la totalité des votes exprimés n'égale pas 100 % mais 150 % ! Et puis, l'avantage d'un scrutin local est qu'il y a autant d'élections que de communes : 589. Il est donc toujours possible de s'appuyer sur tel ou tel «bon résultat » pour crier victoire...
Chacun a naturellement le droit d'avoir sa recette pour se remettre d'une gueule de bois post-électorale, méthode Coué y comprise. Mais les faits sont têtus : ce 14 octobre, les trois familles politiques traditionnelles se sont tassées, pour le dire gentiment. Et ce sont les écologistes et le PTB qui ont marqué des points en accumulant des voix et des sièges.
Certes, parler de «raz de marée», comme de nombreux commentateurs, est peut-être un tantinet exagéré. Ces formations n'ont pas obtenu la majorité absolue et ne sont pas les premières du pays ou des entités fédérées respectives. Mais leurs progrès sont nets et incontestables, et personne ne les conteste vraiment, pas même leurs concurrents.
Il faut toutefois établir une distinction entre le «succès» des «Verts» et celui des «Rouges».
Ecolo est un parti déjà «installé». Il était partie prenante de plusieurs majorités communales -et parfois non des moindres, comme à Namur «capitale de la Wallonie»- et il disposait même de bourgmestres. Ce n'est pas le cas du PTB, évidemment. De plus, ce dernier se présentait dans un nombre limité de villes. Dans bien des cas, les électeurs qui voulaient voter pour lui devaient donc choisir un autre parti, Ecolo y compris, voire s'abstenir ! Il est d'ailleurs à noter que, dans de nombreuses communes où le PTB avait déposé une liste, le progrès d'Ecolo est moindre. Le PTB devance même celui-ci dans les deux plus grandes villes de Wallonie, Charleroi et Liège : respectivement 15,73 % contre 7,39 % et 16,32 % contre 14,75 % !

La question centrale qui taraude maintenant un paquet d'observateurs et d'acteurs politiques est celle de savoir si le PTB va/veut entrer dans des majorités communales «progressistes». Par exemple à Molenbeek où le PS conquérant de Catherine Moureaux a d'emblée proposé une alliance aux amis de Raoul Hedebouw. Par exemple à Liège, Charleroi et La Louvière, où le PS -qui détient la main- a invité le PTB à des rencontres bilatérales.
Il est évident qu'il existe, derrière cette agitation, une volonté de piéger le parti de la gauche radicale, en voulant publiquement démontrer que celui-ci ne veut pas «prendre ses responsabilités» !
Mais le PTB n'est pas né de la dernière pluie ; il a répondu favorablement aux diverses invitations afin de discuter concrètement de la possibilité de constituer des majorités inédites en Wallonie et à Bruxelles.
Qu'en penser ?
Le PTB veut impulser des politiques de rupture avec le passé et il a raison.
Comme beaucoup, je n'ai pas voté pour ce parti afin qu'il contribue à mettre en oeuvre les mêmes orientations que celles des «écologistes» et des «socialistes», souvent dans le cadre de coalitions avec la droite ! Pour poursuivre dans la même voie, il suffisait alors de voter directement pour le PS ou Ecolo !
Néanmoins, ce serait une erreur de fermer, par principe, la porte à toute perspective de «majorité progressiste» ou d'entamer délibérément une partie de poker menteur dans le but de faire porter le chapeau d'un échec aux autres interlocuteurs !
Des compromis sur un projet socialement et écologiquement stimulant sont peut-être envisageables et doivent être tentés, notamment à Molenbeek où le rapport de forces est meilleur qu'à Charleroi où le PS a d'ores et déjà la majorité absolue en sièges !
Attention toutefois, il y a une différence entre compromis et compromissions, et on doute que le PTB s'engage plus avant s'il s'agit de prendre le contre-pied des objectifs qu'il a défendus pendant la campagne électorale, au risque évident de se décrédibiliser !
Les mouvements en cours sont donc particulièrement intéressants, pas seulement pour conclure éventuellement aujourd'hui, mais aussi dans une perspective future, après les élections régionales, fédérales et européennes de mai 2019.
Car sur la base des résultats engrangés ce 14 octobre, au niveau provincial, un «gouvernement des gauches» est mathématiquement envisageable en Wallonie.
Restera à vérifier la compatibilité programmatique indispensable pour une telle issue !
Mais à chaque jour suffit sa peine...
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07 octobre 2018
Un vote pour un programme de rupture !
Dans quelques jours, les élections communales ; dans quelques mois, les élections législatives et les élections européennes. Comment se positionner en Belgique face à ces échéances politiques ? Je ne développerai pas ici mon point de vue sous la forme d'un «article» classique mais sous la forme -plus dynamique- d'un «entretien» avec... un interlocuteur fictif.

Les sondages ont toujours beaucoup de succès, surtout à l'approche d'une échéance électorale nationale. Que t'inspire celui réalisé pour Le Soir-RTL Info et publié la semaine dernière ?
Un intérêt tout-à-fait relatif. En France, un Jean-Luc Mélenchon préfère parler -ironiquement- d' «horoscopes». Cette expression me convient. Ils vous arrachent un sourire ou on les prend au sérieux ! Et dans ce deuxième cas de figure, ils favorisent de vives préoccupations et débouchent sur des extrapolations sans fin, bref ils perturbent. Il est toujours amusant d'entendre des responsables de partis (ou des observateurs) répéter qu'un sondage doit être relativisé car il n'est jamais qu'une «photographie» d'une réalité à un moment donné, et ces mêmes personnes (sans parler des militants !) les commenter avec acharnement dès qu'ils sont publiés. Surtout si les résultats leur sont favorables !
Précisément, jouons le jeu. Quelles sont les principales indications de cette fameuse «enquête d'opinion», réalisée dans la perspective des élections fédérales de 2019 ?
Il y a d'inévitables fluctuations par rapport à d'autres sondages, d'autant qu'il existe toujours une «marge d'erreur», mais il est difficile de parler de grands bouleversements. La NVA recule mais reste de loin de premier parti néerlandophone. Les autres partis flamands de la coalition fédérale -Open VLD et CD&V- sont plutôt stables. Le SPA tire son épingle du jeu et Groen progresse légèrement. Le Belang reprend du poil de la bête et le PvdA reste en dessous de la barre des 5 % au niveau régional. Ce qui n'exclut évidemment pas qu'il la dépasse dans tel ou tel arrondissement.
Côté wallon, le PS reste le premier parti, loin toutefois des résultats des législatives de 2014. Le MR se tasse et le PTB arrive en troisième position ! Recul confirmé du CDH et irruption de Défi. Le PP, pour sa part, demeure au dessus du seuil éligible des 5 %... Mais laissons là des chiffres qui seront vite oubliés lorsque les citoyens voteront, car c'est finalement le seul «sondage» important...

Aucune conclusion ne peut donc être tirée de ce bruit médiatique récurrent ?
Rien de définitif, certainement. Mais au delà des sondages, nous pouvons nous appuyer sur les résultats des scrutins de ces 40 dernières années, bien réels eux, et les confronter à cette inflation récurrente de chiffres.
C'est-à-dire ?
Avec notre système électoral de type proportionnel et compte-tenu de l'éparpillement des listes et des résultats, les coalitions de partis sont inévitables. Prenons le niveau fédéral, qui reste le plus décisif malgré le processus de fédéralisation de l'Etat. Au début des années '80, nous avons eu droit aux gouvernements Martens-Gol, coalitions musclées des droites. Ensuite, durant 25 ans, retour à des alliances gouvernementales du PS avec la droite, bref la traditionnelle «politique de collaboration de classe» de la social-démocratie. Enfin, depuis 2014, nous voilà à nouveau avec une coalition des droites totalement décomplexées, articulée autour de la teigneuse NVA. Pendant toute ces décennies, c'est l'austérité budgétaire et des mesures fortes de «libéralisation» -inspirées directement par l'Union européenne réellement existante, celle du capital !- qui ont toujours été au menu de la population.
Et demain ?
Les perspectives ne sont guère réjouissantes !
Michel II est déjà planifié ?
Si cela s'avère mathématiquement possible, ils n'hésiteront pas longtemps !
Qu'en est-il justement des actuelles projections en sièges ?
Le politologue de l'ULB, Pascal Delwit, a fourni à cet égard d'intéressantes données. Avec les réserves d'usage évidemment.
Pour la Belgique :

Pour la Wallonie :

Un premier constat : l'actuel gouvernement fédéral ne disposerait plus de la majorité à la Chambre : 71 députés sur 150. Mais l'apport du CDH suffirait à combler ce déficit !
Deuxième constat : la faiblesse des «gauches» (les guillemets sont naturellement de circonstance). Socialistes,écologistes et PTB -ensemble!- obtiendraient 55 parlementaires fédéraux. Impossible, dans ces conditions, d'envisager la moindre coalition gouvernementale, en admettant même qu'ils le souhaiteraient !
Troisième constat, au niveau wallon, où le centre de gravité politique est beaucoup plus à gauche qu'en Flandre, la majorité MR-CDH serait en déconfiture. A l'inverse, une coalition PS-Ecolo-PTB -celle souhaitée par certains dirigeants de la FGTB wallonne- serait arithmétiquement possible, bien qu'un peu juste : 38 sièges sur 75 ! Mais politiquement, vu le positionnement ré-affirmé d'Ecolo et du PS, cette perspective semble bel et bien exclue !
Quatrième constat, la présence confirmée de l'extrême-droite. Il y avait déjà le Vlaams Belang ; il y a maintenant le Parti Populaire qui s'incruste et grignote des mandats, bénéficiant sans doute des «affaires» (Publifin, Samu social, ...), et du climat raciste et anti-migrants.
Une véritable alternative politique est donc exclue ?
Sauf tsunami électoral du PTB, oui ! Toute boutade mise à part, il faut voir la réalité telle qu'elle est et non telle que l'on voudrait qu'elle soit : à court terme, il n'existe
effectivement pas d'alternative sur le plan institutionnel au niveau de l'Etat-Belgique. Au lendemain de mai 2019, ce sera soit la reconduction d'une coalition à droite toute, soit le retour du PS dans le cadre d'une sempiternelle alliance avec ces piliers de la droite que sont le MR-Open VLD, sans oublier le CD&V. Et à entendre un Di Rupo, un accord avec la NVA n'est même plus à exclure...
Cependant, en Wallonie...
...Une majorité de gauche est certes théoriquement possible, compte tenu des chiffres mentionnés plus haut et qui devront bien sûr être confirmés. Dans les faits, néanmoins, ce sera très difficile car, encore une fois, Ecolo et le PS répètent à l'envi qu'ils ne veulent pas gouverner avec le PTB ! Et, par ailleurs, ce dernier refuse de s'engager dans tout exécutif qui ne romprait pas avec les politiques du passé, ce en quoi il a totalement raison.
Mais alors, comment sortir d'une telle impasse ?
Les adeptes du discours «seules les luttes comptent» ont encore de beaux jours devant eux. Problème : les «luttes» n'ont rien stoppé au cours de toutes ces années «austéritaires». Ni les trains de mesures rétrogrades de Martens-Gol ; ni le «plan global», le «pacte des générations», la ratification des «traités européens», la déstabilisation de la Sécu, les privatisations ou la chasse aux chômeurs mis en oeuvre pendant un quart de siècle avec la complicité du SPA-PS ; ni bien entendu la furieuse offensive anti-sociale engagée depuis 4 ans par les compères du MR et de la NVA ! De surcroît, la nécessité évidente de se battre n'épuise pas la question du «débouché politique». Or, pour gagner, tout mouvement social/politique qui a pour ambition de changer radicalement la donne doit pouvoir «marcher sur les deux jambes», les mobilisations et les prolongements institutionnels de celles-ci...

Les succès ont été rares parce que les réactions syndicales ont sans doute été insuffisantes. Il suffirait peut-être de hausser le ton pour imposer d'autres orientations politiques, non ?
Il est difficile d'imaginer un rapide revirement dans la stratégie de la CSC et de la FGTB. Ces organisations ont toujours misé sur la «concertation». Et maintenant que celle-ci est en déliquescence, leurs dirigeants se retrouvent dans la même situation qu'un crabe plaqué sur le sable lorsque la mer se retire soudainement ! Ils sont d'autant plus désorientés qu'ils ne voient pas comment pourraient se concrétiser des majorités et des politiques qui répondent à leurs voeux, pour reprendre la question du «nécessaire prolongement aux luttes» évoquée plus haut. Certes, sur papier et avec quelques yaka de circonstance, tout serait facile, à commencer par une grève générale à durée illimitée. Sauf que nous ne sommes plus en 1936 ou en 1960-61, que le monde a évolué très vite, à commencer par le «monde du travail», et que cette exigence de grève générale semble peu «matérialisable» dans la conjoncture actuelle.
Les travailleurs ne remettent plus en cause le capitalisme et sont dès lors intégrés dans celui-ci ?
Ils y vivent et l'imaginaire collectif a été colonisé par l'imaginaire d'un modèle productiviste et consumériste. Est-ce de l' «intégration» ou «simplement» de l' «aliénation» ? Et puis, il ne faut pas sous-estimer le poids des défaites du XXème siècle et l'échec du «communisme» qui ont accrédité l'idée qu'il n'existait aucune solution de rechange attractive au capitalisme !
Triste état des lieux...
... A l'évidence. J'ajoute que la tendance au repli sur la sphère privée et les processus d'individualisation des rapports sociaux constituent également une difficulté supplémentaire pour tout combat émancipateur.
No future ?
C'est aller vite en besogne même si la «crise du réchauffement climatique» constitue, à terme, une vraie menace pour l'espèce humaine. Pour en revenir à notre «ici et maintenant», fort heureusement, il y a bel et bien des contestations du système d'hégémonie néo-libérale. Encore faut-il comprendre qu'il ne s'agit plus simplement du vieux conflit «bourgeoisie-prolétariat» mais des conséquences de l'émergence de multiples mouvements sociaux qui ont engagé des combats divers : féministes, écologiques, anti-racistes, minorités sexuelles... Il ne s'agit donc plus seulement d'un affrontement «gauche-droite» vertébré par la «classique lutte de classe» mais d'une opposition plus large entre une oligarchie et le peuple. Mais là, nous entrons dans un vaste débat autour d'une problématique mise à toutes les sauces : le «populisme». Et il faut toujours se méfier des concepts en «isme»...

Revenons-en, par conséquent, à nos échéances immédiates, les élections qui vont se multiplier en quelques mois... Que faire ?
Voter. C'est obligatoire. Ou plus exactement, les électeurs et électrices sont contraints de se rendre aux bureaux de vote, pas nécessairement de choisir un parti ou un(e) candidat(e). Après tout, un vote blanc ou un vote nul représentent aussi un signal politique. Ce n'est toutefois pas celui que je préconise.
Un «vote utile» est donc quand même nécessaire ?
Je n'aime pas cette expression de «vote utile». Utile à quoi ? Utile à qui ? Utile pour faire quoi ? Il ne s'agit pas ici d'un froid calcul utilitariste, ni de feeling, ni de sentimentalisme, ni même de connivence idéologique. Il s'agit d'une analyse politique concrète d'une situation politique concrète !
Aujourd'hui, quelle est donc cette fameuse donne ?
La Belgique est l'un des pays fondateurs de l'Union européenne et celle-ci dicte à ses Etats membres -et à ceux qui les gouvernent- une politique qui traduit les principes -oserais-je dire «idéologiques»- du néo-libéralisme. Cette orientation a été bétonnée dans des «traités», imposés aux peuples (rappelez-vous le funeste épisode des referendum en France ou aux Pays-Bas, en 2005), et majoritairement ratifiés par les parlements nationaux (et les partis qui les composent) malgré une opposition populaire réelle. Chez nous, le PS les a votés sans états d'âme et il s'est même trouvé des députés Ecolo pour lui emboîter le pas ! Seul le PTB s'y est clairement opposé.
Par ailleurs, le PS n'a nullement abandonné sa ligne d'accompagnement de la trajectoire du capitalisme, et les responsables écologistes campent obstinément sur une position «ni...ni...». Ce qui les conduit à nouer régulièrement des alliances avec tout et n'importe qui, droite libérale y comprise, leur seule exclusive semblant précisément être... le PTB, associé pour la circonstance à l'extrême-droite !

Or, parmi tous les partis -je parle de ceux qui ont une implantation régionale et/ou nationale significative- le PTB est sans conteste le seul à défendre sans ambiguïté d'autres perspectives que celles issues de la tambouille néo-libérale. Le PTB est le seul à s'engager clairement sur un refus d' «exercice du pouvoir» avec la droite, que ce soit le MR ou le CDH. Et le PTB affirme tout aussi clairement qu'il ne gouvernera pas pour mener des politiques d'austérité autoritaires qui cadrent avec les recommandations de la Commission européenne ! Que ce soit en matière de politique salariale, de sécurité sociale, de défense des services publics, de fiscalité ou de transition écologique, le programme du PTB constitue un programme de rupture avec la doxa réactionnaire, sans commune mesure avec les platitudes programmatiques des autres partis !
Il n'y a donc pas à hésiter : dans la situation actuelle, il faut voter PTB chaque fois que c'est possible.

ANNEXES
1. Les principaux résultats du sondage RTL-Info/Le Soir
https://www.rtl.be/info/belgique/politique/grand-barometr...
2. Et en Flandre ?
Voici la projection de Pascal Delwit :

Tout dessin supplémentaire serait inutile : le centre de gravité politique est nettement situé à droite ! A elle seule, la NVA disposerait du même nombre de sièges que Groen-Spa-PVdA réunis ! : 33 ! Si l'on ajoute les 21 strapontins du CD&V et les 17 de l'Open VLD, on arrive ainsi à 71 sièges sur 118 ! L'extrême-droite (Le Vlaams Belang), pour sa part, obtiendrait 13 sièges, soit six fois plus que le PVdA !
3. Concernant une question qui semble beaucoup tarauder, une réponse du porte-parole du PTB :
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24 septembre 2018
Marx dans le texte (18)

« Après avoir montré que la résistance périodiquement exercée de la part de l'ouvrier contre la réduction des salaires et les efforts qu'il entreprend périodiquement pour obtenir des augmentations de salaires sont inséparablement liés au système du salariat et sont provoqués par le fait même que le travail est assimilé aux marchandises et soumis par conséquent aux lois qui règlent le mouvement général des prix; après avoir montré, en outre, qu'une hausse générale des salaires entraînerait une baisse générale du taux du profit, mais qu'elle serait sans effet sur les prix moyens des marchandises ou sur leurs valeurs, maintenant il s'agit finalement de savoir jusqu'à quel point, au cours de la lutte continuelle entre le capital et le travail, celui-ci a chance de l'emporter.
Je pourrais répondre de façon générale et vous dire que le prix du marché du travail, de même que celui de toutes les autres marchandises, s'adaptera, à la longue, à sa valeur; que, par conséquent, en dépit de toute hausse et de toute baisse, et quoi que fasse l'ouvrier, il ne recevra finalement en moyenne que la valeur de son travail, qui se résout dans la valeur de sa force de travail, laquelle est déterminée, à son tour, par la valeur des moyens de subsistance nécessaires à sa conservation et à sa reproduction, et dont la valeur est finalement réglée par la quantité de travail qu'exige leur production.
Mais il y a quelques circonstances particulières qui distinguent la valeur de la force de travail, la valeur du travail, des valeurs de toutes les autres marchandises. La valeur de la force de travail est formée de deux éléments dont l'un est purement physique et l'autre historique ou social. Sa limite ultime est déterminée par l'élément physique, c'est-à-dire que, pour subsister et se reproduire, pour prolonger son existence physique, il faut que la classe ouvrière reçoive les moyens de subsistance indispensables pour vivre et se multiplier. La valeur de ces moyens de subsistance de nécessité absolue constitue par conséquent la limite ultime de la valeur du travail. D'autre part, la longueur de la journée de travail a également des limites extrêmes, quoique très extensibles. Ses limites extrêmes sont données par la force physique de l'ouvrier. Si l'épuisement quotidien de sa force vitale dépasse un certain degré, celle-ci ne pourra pas fournir journellement une nouvelle activité. Néanmoins, comme nous l'avons dit, cette limite est très extensible. Une succession rapide de générations débiles et à existence brève approvisionnera le marché du travail tout aussi bien qu'une série de générations fortes et à existence longue.
Parallèlement à cet élément purement physiologique, la valeur du travail est déterminée dans chaque pays par un standard de vie traditionnel. Celui-ci ne consiste pas seulement dans l'existence physique, mais dans la satisfaction de certains besoins naissant des conditions sociales dans lesquelles les hommes vivent et ont été élevés. Le standard de vie anglais pourrait être réduit à celui de l'Irlande, le standard de vie d'un paysan allemand à celui d'un paysan de Livonie. L'importance du rôle que jouent à cet égard la tradition historique et les habitudes sociales, vous pourrez la voir dans l'ouvrage de M. Thornton sur la Surpopulation. Il y montre que les salaires moyens dans diverses régions agricoles d'Angleterre, encore de nos jours, diffèrent plus ou moins suivant les circonstances plus ou moins favorables dans lesquelles ces régions sont sorties du servage.
Cet élément historique ou social qui entre dans la valeur du travail peut augmenter ou diminuer, disparaître complètement, de telle sorte que la limite physiologique subsiste seule. Du temps de la guerre contre les Jacobins, entreprise, comme disait le vieux George Rose, budgétivore et sinécuriste impénitent, pour mettre les consolations de notre sainte religion à l'abri des incursions de ces mécréants de Français, les honnêtes fermiers anglais que nous traitions si tendrement dans un chapitre précédent abaissèrent les salaires des ouvriers agricoles même au-dessous du minimum purement physique et firent ajouter, moyennant les Lois des pauvres, ce qui était nécessaire à la conservation physique de la race. C'était une manière glorieuse de transformer l'ouvrier salarié en esclave et le paysan libre et fier de Shakespeare en un indigent assisté.
Si vous comparez les salaires normaux, c'est-à-dire les valeurs du travail dans différents pays et à des époques historiques différentes dans le même pays, vous trouverez que la valeur du travail elle-même n'est pas une grandeur fixe, qu'elle est variable même si l'on suppose que les valeurs de toutes les autres marchandises restent constantes.
D'une comparaison analogue des taux du profit sur le marché il ressortirait que non seulement ceux-ci varient, mais que varient aussi leurs taux moyens.
Mais, en ce qui concerne les profits, il n'existe pas de loi qui déterminerait leur minimum. Nous ne pouvons pas dire quelle est la limite dernière de leur baisse. Et pourquoi ne pouvons-nous fixer cette limite ? Parce que nous sommes bien capables de fixer les salaires minimums, mais non les salaires maximums. Nous pouvons seulement dire que les limites de la journée de travail étant données, le maximum des profits correspond à la limite physiologique la plus basse des salaires et que, étant donné les salaires, le maximum des profits correspond à la prolongation de la journée de travail encore compatible avec les forces physiques de l'ouvrier. Le maximum du profit n'est donc limité que par le minimum physiologique de salaire et le maximum physiologique de la journée de travail.
Il est clair qu'entre ces deux limites du taux maximum du profit, il y a place pour une échelle immense de variations possibles. Son degré n'est déterminé que par la lutte incessante entre le capital et le travail; le capitaliste essaye continuellement d'abaisser les salaires à leur minimum physiologique et de prolonger la journée de travail à son maximum physiologique, tandis que l'ouvrier exerce constamment une pression dans le sens opposé.La chose se réduit à la question du rapport des forces des combattants.
En ce qui concerne la limitation de la journée de travail en Angleterre ainsi que dans tous les autres pays, elle n'a jamais été réglée autrement que par l'intervention législative. Sans la pression constante des ouvriers, agissant du dehors, jamais cette intervention ne se serait produite. En tout cas, le résultat n'aurait pas été obtenu par des accords privés entre les ouvriers et les capitalistes. Cette nécessité même d'une action politique générale est la preuve que, dans la lutte purement économique, le capital est le plus fort.
Quant aux limites de la valeur du travail, leur fixation dépend toujours en fait de l'offre et de la demande. J'entends par là la demande de travail de la part des capitalistes et l'offre de travail faite par les ouvriers. Dans les pays coloniaux, la loi de l'offre et de la demande favorise l'ouvrier. De là, le niveau relativement élevé des salaires aux Etats-Unis d'Amérique. Le capital a beau s'y évertuer; il ne peut empêcher que le marché du travail ne s'y vide constamment par la transformation continuelle des ouvriers salariés en paysans indépendants, se suffisant à eux-mêmes. La situation d'ouvrier salarié n'est, pour une très grande partie des Américains, qu'un stade transitoire qu'ils sont sûrs de quitter au bout d'un temps plus ou moins rapproché. Pour remédier à l'état de choses existant aux colonies, le paternel gouvernement anglais a adopté, pendant un certain temps, ce que l'on appelle la théorie de la colonisation moderne, qui consiste à élever artificiellement le prix de la terre aux colonies dans le but d'empêcher la transformation trop rapide du salarié en paysan indépendant.
Passons maintenant aux pays de vieille civilisation, où le capital domine entièrement le processus de la production. Prenons, par exemple, la hausse des salaires des ouvriers agricoles en Angleterre de 1849 à 1859. Quelle en fut la conséquence ? Les cultivateurs n'ont pas pu, comme le leur aurait conseillé notre ami Weston, élever la valeur du blé, pas même son prix sur le marché. Il leur fallut, au contraire, en accepter la baisse. Mais pendant ces onze années, ils introduisirent des machines de toutes sortes, appliquèrent des méthodes scientifiques nouvelles, convertirent une partie des terres arables en pâturages, augmentèrent l'étendue des fermes et, du même coup, le volume de la production; par ces moyens et par d'autres encore, ayant diminué la demande du travail par l'augmentation de sa force productive, ils créèrent de nouveau un excédent relatif de la population des ouvriers agricoles. Telle est la méthode générale suivant laquelle s'accomplissent plus ou moins rapidement, dans les vieux pays depuis longtemps habités, les réactions du capital contre les augmentations de salaires. Ricardo fait remarquer très justement que la machine est en concurrence continuelle avec le travail, et que souvent elle ne peut être introduite que lorsque le prix du travail a atteint un certain niveau; mais l'emploi de la machine n'est qu'une des nombreuses méthodes pour accroître la force productive du travail. Ce développement même qui crée une surabondance relative du travail ordinaire simplifie, d'autre part, le travail qualifié et ainsi le déprécie.
La même loi se fait sentir sous une autre forme. Avec le développement de la force productive du travail, l'accumulation du capital s'accélère beaucoup, même en dépit d'un taux de salaire relativement élevé. On en pourrait conclure, comme Adam Smith, du vivant duquel l'industrie moderne n'était encore qu'à ses débuts, que l'accumulation accélérée du capital doit nécessairement faire pencher la balance en faveur de l'ouvrier en créant une demande croissante de travail. Pour cette même raison, un grand nombre d'écrivains contemporains se sont étonnés que les salaires n'aient pas augmenté davantage, alors que le capital anglais s'est accru dans ces vingt dernières années beaucoup plus rapidement que la population anglaise. Mais, parallèlement à l'accumulation continuelle du capital, il s'opère une modification croissante dans la composition du capital. La portion du capital total, qui consiste en capital fixe, machines, matières premières, moyens de production de toutes les sortes possibles, s'accroît plus rapidement comparativement à l'autre portion du capital qui est employée en salaires, c'est-à-dire à l'achat du travail. Cette loi fut établie sous une forme plus où moins exacte par Barton, Ricardo, Sismondi, le professeur Richard Jones, le professeur Ramsay, Cherbuliez et plusieurs autres.
Si le rapport entre ces deux éléments du capital était à l'origine 1 contre 1, il devient au cours du progrès de l'industrie 5 contre 1, etc. Si sur un capital total de 600, on en investit 300 en instruments, matières premières, etc., et 300 en salaires, il n'y aura qu'à doubler le capital total pour créer une demande de 600 ouvriers au lieu de 300. Mais si, sur un capital de 600, 500 sont investis en machines, matériaux, etc., et 100 seulement en salaires, il faudra porter le même capital de 600 à 3 600 pour créer une demande de 600 ouvriers au lieu de 300. Dans le développement de l'industrie, la demande de travail ne marche donc pas de pair avec l'accumulation du capital. Elle s'accroîtra sans doute, mais dans un rapport constamment décroissant relativement à l'augmentation du capital.
Ces quelques indications suffiront à montrer que le développement même de l'industrie moderne doit nécessairement faire pencher toujours davantage la balance en faveur du capitaliste contre l'ouvrier et que, par conséquent, la tendance générale de la production capitaliste n'est pas d'élever le niveau moyen des salaires, mais de l'abaisser, c'est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les atteintes du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter une amélioration temporaire à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n'être plus qu'une masse informe, écrasée, d'êtres faméliques pour lesquels il n'y aurait plus de salut. Je pense avoir montré que ses luttes pour des salaires normaux sont des incidents inséparables du système du salariat dans son ensemble, que, dans 99 cas sur 100, ses efforts pour relever les salaires ne sont que des tentatives pour maintenir la valeur donnée au travail, et que la nécessité d'en disputer le prix avec le capitaliste est en connexion avec la condition qui l'oblige à se vendre elle-même comme une marchandise. Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-même de la possibilité d'entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure.
En même temps, et tout à fait en dehors de l'asservissement général qu'implique le régime du salariat, les ouvriers ne doivent pas s'exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu'ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu'ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu'ils n'appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu'ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d'ordre conservateur: "Un salaire équitable pour une journée de travail équitable", ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire: "Abolition du salariat". »
[Karl Marx, Salaire, prix et profit, 1865]
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12 septembre 2018
Actions syndicales contre le gouvernement Michel : pour faire quoi ?
De nouvelles mobilisations syndicales sont annoncées, notamment pour le mardi 2 octobre. Elles serviront peut-être de prélude à un «plan d'action» plus vaste, plus tard dans l'année. Avec l'objectif d'une manifestation nationale ou d'une grève générale de 24 heures, en... décembre, à quelques jours de la traditionnelle trêve des confiseurs, Noël et Nouvel An obligent ?
La remarque peut paraître désabusée, mais ce scénario a déjà été écrit tant de fois que l'on ne peut l'exclure. Avec un scepticisme accru, car il n'a jamais empêché le gouvernement NVA-MR de mettre en exécution ses projets socialement rétrogrades !

Alors, incapacité de tirer les leçons du passé, incapacité de se mettre en mouvement avec l'ensemble des salariés, absence de volonté d'affronter réellement l'exécutif fédéral ou attentisme contraint faute d'une alternative politique concrète à courte échéance ?
Il semble aujourd'hui évident que les décideurs qui «représentent» une «majorité sociale» potentielle préfèrent occuper une dernière fois «le terrain»... avant les élections législatives (et européennes) de 2019. Dans l'espoir, sans doute, qu'une nouvelle configuration parlementaire issue des urnes débouche sur la constitution d'un gouvernement «moins à droite» qui mettrait en oeuvre un programme moins violent contre le «monde du travail» et contre les «exclus» de celui-ci...
Toutefois, ce ne sont pas les participations gouvernementales du PS, voire même d'Ecolo, qui ont manqué au cours des 30 dernières années. Et celles-ci n'ont jamais permis une remise en cause des politiques d'austérité exigées par l'Union européenne, en vertu d'engagements et de traités pourtant contestés par les peuples, à maintes reprises !
Mais il y a longtemps que la perspective rêvée d'une révolution permanente a été supplantée par la plate réalité d'une impasse permanente !
Le «mouvement social» a décidément beaucoup de difficultés à avancer de manière équilibrée, sur ses deux jambes : les luttes ont besoin d'un débouché institutionnel et celui-ci ne peut prendre vie qu'en s'appuyant sur une action populaire au long cours.

Le problème majeur reste la construction d'une force politique à vocation hégémonique, porteuse d'un programme alternatif ambitieux qui puisse bénéficier d'un soutien majoritaire parmi les travailleurs/travailleuses- citoyens/citoyennes.
Hélas, en Belgique, nous en sommes toujours réduits à piétiner autour d'un clivage classique «gauche/droite» (guillemets vraiment d'usage) et à devoir observer des échanges d'invectives concernant des étiquettes qui ont pourtant beaucoup perdu de leur signification et de leur portée subversive. Dans la foulée du siècle dernier, ce début de troisième millénaire a -en effet- consolidé une fâcheuse tendance : les renoncements bousculent les idéaux, les compromissions se jouent des compromis, toute perspective de transformation du monde est priée de s'effacer derrière quelques misérables rafistolages de celui-ci !
Face à la droite et à l'extrême-droite, les solutions de rechange sont donc ténues et les possibilités d'une rupture avec le désordre du capital sont plus qu'aléatoires. Entre Ecolo qui cultive un «ni... ni...» opaque susceptible d'ouvrir la voie à n'importe quelles alliances, entre le PS bienveillant accompagnateur des orientations austéritaires chères aux puissants, entre le PTB ancien (?) parti mao-stalinien à la trajectoire politique sinueuse, le chemin d'un renouvellement stratégique et programmatique fécond est très étroit. Le décalage constaté avec des pays comme l'Espagne ou la France -et les stimulantes innovations engagées par Podemos ou par la France Insoumise- est évident.

Une situation d'autant plus complexe, -déconcertante même-, que nous vivons dans un «pays petit», disparate, taraudé par une vieille «question nationale», avec une cohabitation historiquement forcée de deux peuples, et avec des centres de gravité politiques différents suivant les régions et les communautés.
Les campagnes électorales à venir pourraient être l'occasion -pour les adversaires de l'actuel mode de production/consommation dominant- d'une clarification concernant les perspectives stratégiques fondamentales.
Malheureusement cet enjeu ne semble pas être une préoccupation prioritaire au sein de partis plus soucieux de se disputer le titre de «champion de la gauche», ou plus ardents pour «gagner l'hégémonie dans un camp», que de chercher une voie inédite adaptée à notre époque chahutée et capable de rassembler majoritairement pour un changement de cap radical.
Nous pourrons de toute façon vérifier très rapidement ce qu'il en est réellement.
A suivre...
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04 septembre 2018
Toilettage
Lorsque j'ai ouvert ce «blog», en 2013, j'ai rédigé un petit texte de présentation, repris dans la rubrique «A propos», située sur la page d'accueil, tout en haut, à ... gauche.
5 années plus tard, voici venu le temps de «rafraîchir» ces quelques lignes. Il s'agit plus d'aménagements, « homéopathiques », que d'une refonte totale qui -sur le plan politique- ne s'imposait pas.
Voici donc la nouvelle version.

Ce blog annonce la couleur : rouge !
C'est donc à partir d'un engagement assumé que sont abordées ici l'actualité conflictuelle du monde -sous ses multiples facettes-, la politique, l'histoire ou la littérature...
Quelques mots pour me situer.
Je me réclame de la "pensée/action Marx".
L’analyse et les interprétations critiques de la société doivent s'inscrire dans une perspective transformatrice de celle-ci.
Le combat pour l’émancipation humaine ne peut faire l’économie d’une rupture avec le capitalisme pour l’instauration d’une société sans classes, profondément égalitaire et démocratique, débarrassée de toute oppression et de toute exploitation, où le libre développement de chacun(e) sera le garant du libre développement de tou(te)s, dans le respect des grands équilibres écologiques.
Plus que jamais : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE !
Sans démocratie réelle pas de vraie LIBERTE possible !
Une véritable démocratie directe, car aucun projet politique visant à changer le monde ne peut aboutir s’il n’est pas porté par la grande majorité des hommes et des femmes, des citoyens et des citoyennes, des travailleurs et des travailleuses, des jeunes et des moins jeunes.
Une société "post-capitaliste", quel que soit le nom plébiscité, ne pourra être que radicalement démocratique. Elle constituera une avancée qualitative par rapport à la situation actuelle où la liberté est trop souvent la liberté pour les plus puissants de pouvoir écraser les plus faibles. Elle mettra fin au despotisme du marché afin de permettre à chacun(e) d’intervenir dans tous les domaines qui influencent la destinée humaine, à commencer par le contrôle des processus de production qui déterminent les types de consommation -destructeurs ou non !- de notre environnement terrestre. Elle mettra en valeur de rôle des individus, car le libre développement de chacun(e) est la condition du libre développement de tou(te)s.
Sans solidarité effective pas de vraie FRATERNITE possible !
Une véritable solidarité est incontournable dans un monde qui ne peut se réduire à une somme d’individus atomisés, alors que les êtres humains entretiennent d’étroites relations qui les lient les uns aux autres.
L’intérêt collectif doit l’emporter sur l’égoïsme, d’autant que nous sommes également confrontés au défi de maintenir une planète viable pour les générations futures.
Le "chacun pour soi" doit céder la place au "tous ensemble" !
Sans remise en cause radicale de ce monde intolérable parce que terriblement inégalitaire, pas de vraie EGALITE possible !
Le combat contre les inégalités est un combat contre les mécanismes et rapports sociaux qui sont responsables de ces inégalités.
Il ne s’agit pas de rechercher un peu plus de cette "équité" qui s’accommode facilement des inégalités et qui se contente de limiter celles-ci ou de les rendre "acceptables". Il s’agit de permettre à chaque être humain de développer ses possibilités et sa créativité, de réaliser ses désirs, de pouvoir s’épanouir, de vivre pleinement. Ce qui passe par l’accès à l’éducation, au savoir, à la nourriture ou au logement et, par conséquent, par une égalité "multi-dimentionnelle", économique, sociale ou culturelle.
Concrétiser ces objectifs ambitieux, ici et maintenant : par où commencer ?
Il n’existe pas de "recette miraculeuse". Hélas !
Un constat d’abord : l’échec, au XXème siècle, de toutes les tentatives de sortie du capitalisme, que ce soit par la "voie réformiste" ou par la "voie révolutionnaire".
Dans le premier cas, nous avons eu au mieux une gestion "sociale" du capitalisme ; dans le second cas, des caricatures totalitaires et mortifères du "socialisme/communisme".
Ce bilan négatif -malgré quelques aspects "positifs" (comme les conquêtes sociales favorisées par les mobilisations révolutionnaires et la "peur du rouge", aux lendemains des guerres mondiales, notamment)- est aujourd'hui un terrible handicap pour toutes celles et tous ceux qui continuent à s'activer pour transformer le monde !
3 éléments clé sont à souligner :
-
L'absence de possibilité rapide de révolution communiste !
-
L’impasse totale d’un réformisme sans réformes, qui a basculé sans complexes du côté de l’ordre capitaliste !
-
Les difficultés de faire émerger une véritable alternative crédible, attractive, et refondée (qui a tiré les leçons des défaites du passé et qui est capable de changer un "logiciel politique" hérité de la première moitié du siècle dernier !) !
Le temps des partis uniques, des avant-gardes éclairées qui détiennent seules toute la sagesse politique du monde et qui, fortes de celle-ci, assènent la vérité, est désormais révolu !
Non seulement, le combat pour l’émancipation est un combat de longue haleine, mais c’est un combat extrêmement difficile et parfaitement aléatoire. "L’histoire ne fait rien" (Friedrich Engels). Et il n'existe pas de radieux scénario du futur planifié par on ne sait quels Dieu, César ou Tribun !
Dans ces conditions, comment progresser ?
Quelques pistes.
Articuler la lutte dans les institutions et les mobilisations sociales, car sans mobilisations pas de rapports de forces corrects dans le combat institutionnel, mais sans débouché(s) politique(s), les luttes (grèves, manifestations, ...) ne sont que des barouds d’honneur à répétition !
Notre but reste de "transformer la société et changer la vie" (André Breton), autant que possible et le plus vite possible, pas dans un siècle !
Nous ne pouvons attendre un hypothétique "grand soir" en nous contentant de "témoigner", en diffusant une propagande millénariste, ou en prenant une posture révolutionnariste.
La gauche qui s'auto-proclame "de gauche", ses organisations et ses sympathisants, mais aussi les "non-encartés", ont donc une lourde responsabilité. L’enjeu -aujourd'hui- n’est plus de savoir qui est le plus "rouge", qui est le plus "anticapitaliste", qui est le plus "combatif"... L'enjeu n'est plus de savoir s'il existe une "vraie" gauche et une "fausse" gauche (qui devrait dès lors être "dénoncée", "démasquée" ou "démystifiée")...
Il s'agit maintenant d'abandonner les querelles stériles d'étiquettes et de chapelles pour dégager une voie pour une réponse stratégique et programmatique originale, adaptée à notre époque et capable d'enfin répondre aux multiples et complexes enjeux de notre temps !
Ce blog a pour -modeste- ambition d'apporter une toute petite contribution dans cette vaste perspective.

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25 août 2018
Marx et la religion : pas d'embrouillamini !

C'est entendu, Marx était athée.
C'est entendu, sa conception de la religion -même dans ses années de formation- était bien plus dialectique que celle qui lui est imputée par des commentateurs pressés. La complexité du phénomène religieux ne peut être réduite à une formule lapidaire ramenant ladite religion à «un opium du peuple» et tel n'a d'ailleurs jamais été le propos simplificateur de Marx [1]
C'est entendu, Marx ne prônait pas l'abolition arbitraire de la religion car c'est la société qui la produit qu'il faut combattre.

Mais la religion n'est pas réservée à des philosophes en mal de discussion spéculative. La religion ne se résume pas à une simple conception de la vie et de la mort, à laquelle on adhère ou que l'on conteste. La religion n'est pas seulement une croyance parmi d'autres, au même titre que les croyances en la réincarnation, au Père Noël, à l'existence du Monstre du Loch Ness ou à l'ancrage du PS à gauche.
En réalité, la «fantasmagorie religieuse» [2] est portée et propagée par des institutions (les Eglises, qui disposent de leur propre hiérarchie, leur personnel, leurs richesses, leurs relais au sein de la machinerie étatique, ...) et des millions d'adeptes. Elle est donc une force matérielle bien réelle ; et, face à cette puissance terrestre qui prétend représenter une puissance du ciel, se pose la question de l'attitude à adopter.
Marx n'a pas éludé cette problématique -politique!- car il était avant tout un militant communiste et révolutionnaire agissant, qui ne séparait pas la théorie de la pratique, et dont l'oeuvre était au service d'une classe (ouvrière) et d'un combat (pour l'émancipation humaine). [3]
En fait, Marx -qui ne fit preuve d'aucune indulgence envers «l'aliénation religieuse»- [4], n'a jamais remis en cause la liberté de conscience de chacun(e) et il défendait des principes relevant de ce que l'on nomme aujourd'hui la laïcité, c'est-à-dire un système d'organisation de la société reposant sur la séparation du temporel et du spirituel, de la puissance publique et des institutions religieuses.
Ainsi, en 1848, Marx, Engels et leurs amis revendiquaient la «séparation totale de l'Eglise et de l'Etat» et exigeaient que «le clergé de toutes les confessions» soit «uniquement rétribué par sa communauté volontaire» [5].
Ainsi, en 1871, Marx appuya les décisions de la Commune de Paris [6]. Dans sa fameuse «Adresse» écrite au nom du «Conseil Général de l'Association Internationale des Travailleurs», il notait -non sans une touche d'humour- ceci : « Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l'outil spirituel de l'oppression, le pouvoir des prêtres; elle décréta la dissolution et l'expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d'instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l'Église et de l'État. Ainsi, non seulement l'instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l'avaient chargée » [7].

Bref, même si l'interprétation des phénomènes religieux resta finalement une question «secondaire» dans son existence, ses combats et ses écrits, [8] Marx y fut néanmoins toujours attentif et le vieux barbu ne se fit pas prier pour tancer le Parti ouvrier allemand à ce sujet. Dans sa célèbre Critique du Programme de Gotha [9], il rappela ainsi clairement une position de principe : «chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins aussi bien religieux que corporels sans que la police y fourre son nez. Mais le Parti ouvrier devait à cette occasion exprimer sa conviction que la 'liberté de conscience' bourgeoise n'est rien d'autre que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, alors que lui s'efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. Mais on se garde bien de dépasser le niveau 'bourgeois' (c'est moi qui souligne). [10]
Le matérialiste athée et communiste Marx a parfois fait l'objet de tentatives de «récupération» d'exégètes se réclamant entre autre du christianisme. [11] Il leur appartient évidemment d'utiliser leur liberté intellectuelle comme ils l'entendent et de développer leurs «interprétations» de l'immense travail de l'auteur de Das Kapital. Ce qui démontre au passage toute la force attractive et toute la fécondité de son oeuvre.

D'autres, dans le monde des croyants, n'ont pas hésité à s'engager sur la voie révolutionnaire en s'inspirant de Marx, et en refusant d'abandonner la religion à la réaction. Ce fut par exemple massivement le cas dans le dernier quart du siècle dernier, en Amérique latine [12].
L'occasion de rappeler ici que dans les luttes anticapitalistes personne n'est tenu à justifier ses convictions philosophiques et religieuses, et personne ne devra jamais y être contraint car le rassemblement est essentiel si l'on veut pouvoir gagner les indispensables combats émancipateurs. C'était la position de Marx (et d'Engels), et celle-ci était d'autant plus constante que leurs convictions matérialistes étaient fermes.
Entre Marx et la religion, ni confusion ni aucune obsession de sa part.
Juste une distance critique et une compréhension claire des phénomènes religieux, ancrées dans une réflexion théorique intense, une «pensée en révolution permanente» (Isabelle Garo) et un engagement militant de toute une vie pour bouleverser réellement le monde.
@

[1] Citons le fameux extrait de texte de manière plus complète : «Le fondement de la critique irréligieuse est : c'est l'homme qui fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. (...) Mais l'homme, ce n'est pas une essence abstraite blottie quelque part hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde à l'envers. La religion (...) est la réalisation fantasmagorique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine ne possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre le monde dont la religion est l'arôme spirituel. La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple.» Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, Editions Sociales, Paris, 1975, pages 197-198.
[2] Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Les Editions Sociales (GEME), Paris, 2008, page 78.
[3] Soulignons, une fois encore sur ce blog, que Marx n'écrivait pas pour la postérité. Il n'a pas sacrifié sa santé et le bien-être de sa famille pour rédiger Le Capital avec comme finalité une publication future dans la Bibliothèque de la Pléiade ou pour que celui-ci soit lu (et discuté) dans les universités du XXème ou du XXIème siècles ! Marx était pleinement engagé dans son époque pour transformer le monde et souhaitait que le prolétariat s'approprie son opus magnum dans cette perspective...
[4] Une thématique chère à Ludwig Feuerbach qui inspira le jeune Karl avant sa mutation communiste, et sur laquelle il s'appuya pour ses premières analyses politiques et sociales...
[5] «Revendications du Parti Communiste en Allemagne» in Karl Marx, Oeuvres, Economie I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris 1972, page 1462. Il s'agit d'un texte imprimé sous forme de tract en mars 1848, et signé de K.Marx, F. Engels, K. Schapper, H. Bauer, J.Moll et W.Wolff.
[6] Décret de 2 avril 1871 voté à l'unanimité du Conseil de la Commune : « La Commune de Paris, Considérant que le premier des principes de la République française est la liberté ; Considérant que la liberté de conscience est la première des libertés ; Considérant que le budget des cultes est contraire à ce principe, puisqu'il impose les citoyens contre leur propre foi ; Considérant en fait, que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté. Décrète : Article 1er : L'Eglise est séparée de l'Etat. Article 2 : Le budget des cultes est supprimé. Article 3 : Les biens dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, meubles et immeubles, sont déclarés propriétés nationales. Article 4 : Une enquête sera faite immédiatement sur ces biens, pour en constater la nature et les mettre à la disposition de la nation.»
[7] Karl Marx, La guerre civile en France, Editions Sociales, Paris, 1972, page 42.
[8] Marx et Engels, fondateurs du matérialisme historique, expliquaient la conscience religieuse par les conditions matérielles de l'existence, et la religion -en tant que reflet de la structure économique de la société- n'était qu'une «idéologie» parmi d'autres idéologies, destinée à disparaître avec la société de classes. Voir à ce sujet : Nguyen Ngoc Vu, Idéologie et religion d'après Marx et Engels, Aubier Montaigne, Paris, 1975.
[9] il s'agit en fait de « commentaires en marge du programme du Parti ouvrier allemand » repris dans une lettre envoyée à Bracke le 5 mai 1875.
[10] Karl Marx, Critique du Programme de Gotha, op cit., page 78.
[11] Voir par exemple : Jean-Yves Calvez, La pensée de Karl Marx, Seuil, Paris, 1956 ; Henri Desroche, Marxisme et religions, PUF, Paris, 1962 ; Jean Guichard, Le marxisme, théorie de la pratique révolutionnaire, Chronique Sociale de France, Lyon, 1976 ; Denis Lecompte, Marx et le baron d'Holbach, PUF, Paris, 1983.
[12] Michael Löwy, Marxisme et théologie de la libération, Cahiers d'étude et de recherche, IIRF, n°10, 1988.
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01 juillet 2018
Marx dans le texte (12)

Au cours des deux années révolutionnaires 1848-49, la Ligue s'est doublement affirmée ; une fois par le fait que ses membres ont en tous lieux énergiquement pris part au mouvement ; que dans la presse, sur les barricades et les champs de bataille ils ont été au premier rang du prolétariat, la seule classe vraiment révolutionnaire. La Ligue s'est encore affirmée en ce sens que sa conception du mouvement, telle qu'elle était exposée dans les circulaires des congrès et du Comité central de 1847, ainsi que dans le Manifeste communiste, est apparue comme la seule vraie ; que les espoirs formulés dans ces documents se sont entièrement vérifiés, et le point de vue sur la situation actuelle que la Ligue ne propageait auparavant qu'en secret, est maintenant dans la bouche de tous les hommes et est prêché sur la place publique. En même temps, l'ancienne et solide organisation de la Ligue s'est sensiblement affaiblie. Un grand nombre de membres, directement engagés dans le mouvement révolutionnaire, ont cru que le temps des sociétés secrètes était passé et que l'action publique pouvait seule suffire. Certains cercles et communes ont laissé leurs relations avec le Comité central se relâcher et s'assoupir peu à peu. Tandis que le parti démocratique, le parti de la petite bourgeoisie, s'organisait de plus en plus en Allemagne, le parti ouvrier perdait son seul appui solide ; c'est tout au plus s'il conservait, dans quelques localités, son organisation pour des buts locaux ; et c'est ainsi que, dans le mouvement général, il est tombé complètement sous la domination et la direction des démocrates petits-bourgeois. Il faut mettre fin à un tel état de choses ; l'indépendance des ouvriers doit être rétablie. Le Comité central a compris cette nécessité et c'est pourquoi, dès l'hiver 1848-49, il a envoyé en Allemagne un émissaire, Joseph Moll, afin d'y réorganiser la Ligue. La mission de Moll resta cependant sans effet durable, soit que les ouvriers allemands n'eussent pas encore acquis à l'époque assez d'expérience, soit que l'activité de Moll fût interrompue par l'insurrection de mai dernier, Moll prit lui-même le fusil, entra dans l'armée de Bade-Palatinat et tomba le 29 juillet au combat de la Murg. En lui, la Ligue perdait un de ses membres les plus anciens, les plus actifs et les plus sûrs, qui avait pris une part active à tous les congrès et Comités centraux et avait antérieurement déjà accompli avec grand succès une série de voyages-missions. Après la défaite des partis révolutionnaires d'Allemagne et de France en juillet 1849, presque tous les membres du Comité central se sont retrouvés à Londres, ont complété leurs rangs par de nouvelles forces révolutionnaires et poursuivi avec une nouvelle ardeur la réorganisation de la Ligue.
La réorganisation ne peut s'opérer que par un émissaire, et le Comité central estime éminemment important que l'émissaire parte précisément à cette heure où une nouvelle révolution est imminente, où le parti ouvrier doit se présenter avec le plus d'organisation, le plus d'unité et le plus d'indépendance possible, s'il ne veut pas à nouveau, comme en 1848, être pris à la remorque et exploité par la bourgeoisie.
Nous vous avons déjà dit, en 1848, que les bourgeois libéraux allemands allaient accéder au pouvoir et tourneraient aussitôt leur puissance nouvellement acquise contre les ouvriers. Vous avez vu comment la chose s'est faite. Ce furent, en effet, les bourgeois qui, après le mouvement de mars 1848, s'emparèrent immédiatement du pouvoir d'État et s'en servirent aussitôt pour refouler tout de suite les ouvriers, leurs alliés de la veille au combat, dans leur ancienne situation d'opprimés. Si la bourgeoisie n'a pu atteindre ce but sans faire alliance avec le parti féodal écarté en mars et sans même, en fin de compte, abandonner à nouveau le pouvoir à ce parti féodal absolutiste, elle s'est du moins assurée des conditions qui, par suite des embarras financiers du gouvernement, mettraient enfin tout le pouvoir entre ses mains et lui garantiraient tous ses intérêts, si le mouvement révolutionnaire se trouvait à même, dès à présent, de s'engager dans une évolution dite pacifique. La bourgeoisie n'aurait même pas besoin, pour asseoir sa domination, de se rendre odieuse par des mesures de violence dirigées contre le peuple, toutes ces mesures de violence ayant déjà été exécutées par la contre-révolution féodale. Mais l'évolution ne suivra pas cette voie pacifique. La révolution qui doit la précipiter est, au contraire, imminente, qu'elle soit provoquée par le soulèvement autonome du prolétariat français, ou par l'invasion de la Babel moderne révolutionnaire par la Sainte-Alliance.
Et le rôle que les bourgeois libéraux allemands ont, en 1848, joué vis-à-vis du peuple ce rôle si perfide, sera, dans la révolution prochaine, assumé par les petits bourgeois démocrates, qui occupent actuellement dans l'opposition la même place que les bourgeois libéraux avant 1848. Ce parti, le parti démocratique, bien plus dangereux pour les ouvriers que l'ancien parti libéral, se compose de trois éléments :
-
Les fractions les plus avancées de la grande bourgeoisie qui se proposent comme but la subversion immédiate et totale du féodalisme et de l'absolutisme. Cette tendance a pour représentants les conciliateurs de Berlin qui préconisaient autrefois le refus de l'impôt.
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Les petits bourgeois démocrates-constitutionnels qui ont surtout poursuivi, pendant le dernier mouvement, l'établissement d'un Etat fédéral plus ou moins démocratique, tel que le voulaient leurs représentants, la gauche de l'Assemblée de Francfort et, plus tard, le Parlement de Stuttgart, et aussi eux-mêmes dans leur campagne en faveur d'une constitution d'empire.
-
Les petits bourgeois républicains dont l'idéal est une république fédérative allemande dans le genre de la Suisse, et qui se donnent aujourd'hui le nom de rouges et de sociaux-démocrates, parce qu'ils se bercent de la douce illusion de supprimer l'oppression du petit capital par le gros capital, du petit bourgeois par le gros bourgeois. Les représentants de cette fraction furent membres des congrès et comités démocratiques, dirigeants des associations démocratiques, rédacteurs des journaux démocratiques.
Maintenant, après leur défaite, toutes ces fractions s'intitulent républicaines ou rouges, tout comme en France les petits bourgeois républicains se donnent aujourd'hui le nom de socialistes. Là où, comme au Wurtemberg, en Bavière, etc., la possibilité s'offre encore à eux de poursuivre leurs buts dans la voie constitutionnelle, ils profitent de l'occasion pour s'en tenir leur ancienne phraséologie et démontrer dans les faits qu'ils n'ont pas le moins du monde changé. Il va de soi d'ailleurs que le changement de nom de ce parti ne modifie nullement son attitude à l'égard des ouvriers, mais prouve simplement qu'il est actuellement obligé de faire front contre la bourgeoisie alliée à l'absolutisme et de prendre appui sur le prolétariat.
Le parti petit-bourgeois démocratique est très puissant en Allemagne, il n'embrasse pas seulement la grande majorité des habitants bourgeois des villes, les petits commerçants industriels et les maîtres-artisans ; il compte parmi ses adhérents les paysans et le prolétariat rural, tant que ce dernier n'a pas encore trouvé d'appui dans le prolétariat autonome des villes.
L'attitude du parti ouvrier révolutionnaire vis-à-vis de la démocratie petite-bourgeoise est la suivante : il marche avec elle contre la fraction dont il poursuit la chute ; il la combat sur tous les points dont elle veut se servir pour s'établir elle-même solidement.
Les petits bourgeois démocratiques, bien loin de vouloir bouleverser toute la société au profit des prolétaires révolutionnaires, tendent à modifier l'ordre social de façon à leur rendre la société existante aussi supportable et aussi commode que possible. Ils réclament donc avant tout que l'on réduise les dépenses publiques en limitant la bureaucratie et en reportant les principales impositions sur les grands propriétaires fonciers et les bourgeois. Ils réclament ensuite que la pression exercée par le grand capital sur le petit soit abolie par la création d'établissements de crédit publics et des lois contre l'usure, ce qui leur permettrait, à eux et aux paysans, d'obtenir, à des conditions favorables des avances de l'Etat, au lieu de les obtenir des capitalistes. Ils réclament enfin que, par la suppression complète du système féodal, le régime de propriété bourgeois soit partout introduit à la campagne. Pour réaliser tout cela, il leur faut un mode de gouvernement démocratique, soit constitutionnel ou républicain, qui leur assure la majorité, à eux-mêmes et à leurs alliés, les paysans, et une autonomie administrative, qui mettrait entre leurs mains le contrôle direct de la propriété communale et une série de fonctions actuellement exercées par les bureaucrates.
Quant à la domination et à l'accroissement rapide du capital, on aura soin de faire obstacle, soit en limitant le droit de succession, soit en remettant à l'Etat autant de travaux que possible. Pour ce qui est des ouvriers, il est avant tout bien établi qu'ils resteront, comme avant, des salariés ; mais ce que les petits bourgeois démocratiques souhaitent aux ouvriers, c'est un meilleur salaire et une existence plus assurée ; ils espèrent y arriver soit au moyen de l'occupation des ouvriers par l'Etat, soit par des actes de bienfaisance ; bref, ils espèrent corrompre les ouvriers par des aumônes plus ou moins déguisées et briser leur force révolutionnaire en leur rendant leur situation momentanément supportable. Les revendications résumées ici ne sont pas défendues en même temps par toutes les fractions de la démocratie petite-bourgeoise, et rares sont ceux pour qui elles apparaissent, dans leur ensemble, comme des buts bien définis.
Plus des individus ou des fractions vont loin, et plus ils feront leur une grande partie de ces revendications ; et les rares personnes qui voient, dans ce qui précède, leur propre programme, se figureraient avoir ainsi établi le maximum de ce qu'on peut réclamer de la révolution. Ces revendications toutefois ne sauraient en aucune manière suffire au parti du prolétariat. Tandis que les petits bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l'association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. Il ne peut s'agir pour nous de transformer la propriété privée, mais seulement de l'anéantir ; ni de masquer les antagonismes de classes, mais d'abolir les classes ; ni d'améliorer la société existante, mais d'en fonder une nouvelle. Que la démocratie petite-bourgeoise, au fur et à mesure du développement incessant de la révolution, exerce pour un temps une influence prépondérante en Allemagne, ceci ne laisse subsister aucun doute. Il s'agit donc de savoir quelle sera, à son égard, la position du prolétariat et spécialement de la Ligue :
1. pendant que durera la situation actuelle où les démocrates petits-bourgeois sont également opprimés ;
2. dans la prochaine lutte révolutionnaire qui leur donnera la prépondérance ;
3. après cette lutte, aussi longtemps que durera cette prépondérance des démocrates petits-bourgeois sur les classes déchues et sur le prolétariat.
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En ce moment où les petits bourgeois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent en général au prolétariat l'union et la réconciliation ; ils lui tendent la main et s'efforcent de mettre sur pied un grand parti d'opposition, qui embrasserait toutes les nuances du parti démocratique ; en d'autres termes, ils s'efforcent de prendre les ouvriers au piège d'une organisation de parti où prédomine la phraséologie social-démocrate générale, qui sert de paravent à leurs intérêts particuliers et où, pour ne pas troubler la bonne entente, les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées. Une telle union tournerait au seul avantage des petits bourgeois démocratiques et absolument tout au désavantage du prolétariat. Le prolétariat perdrait toute sa position indépendante, conquise au prix de tant de peines, et retomberait au rang de simple appendice de la démocratie bourgeoise officielle. Cette union doit donc être repoussée de la façon la plus catégorique. Au lieu de se ravaler une fois encore à servir de claque aux démocrates bourgeois, les ouvriers, et surtout la Ligue, doivent travailler à constituer, à côté des démocrates officiels, une organisation distincte, secrète et publique du parti ouvrier, et faire de chaque communauté le centre et le noyau de groupements ouvriers où la position et les intérêts du prolétariat seraient discutés indépendamment des influences bourgeoises. Combien peu les démocrates bourgeois prennent au sérieux une alliance où les prolétaires auraient la même puissance et les mêmes droits qu'eux-mêmes, c'est ce que montrent par exemple les démocrates de Breslau qui, dans leur organe, la Neue Oder-Zeitung, attaquent furieusement les ouvriers qu'ils appellent socialistes, groupés en organisations distinctes. S'il s'agit de livrer combat à un adversaire commun, point n'est besoin d'union particulière. Dès qu'il faut combattre directement un tel adversaire, les intérêts des deux partis coïncident momentanément ; et dans l'avenir, comme jusqu'à ce jour, cette alliance prévue simplement pour l'heure s'établira d'elle-même. Il va de soi que, dans les conflits sanglants imminents, ce sont surtout les ouvriers qui devront remporter, comme autrefois, la victoire par leur courage, leur résolution et leur esprit de sacrifice. Comme par le passé, dans cette lutte, les petits bourgeois se montreront en masse, et aussi longtemps que possible, hésitants, indécis et inactifs. Mais, dès que la victoire sera remportée, ils l'accapareront, inviteront les ouvriers à garder le calme, à rentrer chez eux et à se remettre à leur travail ; ils éviteront les prétendus excès et frustreront le prolétariat des fruits de la victoire. Il n'est pas au pouvoir des ouvriers d'empêcher les démocrates petits-bourgeois d'agir ainsi ; mais il est en leur pouvoir de rendre difficile cette montée des démocrates en face du prolétariat en armes, et de leur dicter des conditions telles que la domination des démocrates bourgeois renferme, dès son origine, le germe de sa déchéance et que son éviction ultérieure par la domination du prolétariat s'en trouve singulièrement facilitée. Il importe surtout que les ouvriers, pendant le conflit et immédiatement après le combat, réagissent autant que faire se peut contre l'apaisement préconisé par les bourgeois et forcent les démocrates à mettre à exécution leurs présentes phrases terroristes. Leurs efforts doivent tendre à ce que l'effervescence révolutionnaire directe ne soit pas une nouvelle fois réprimée aussitôt après la victoire. Il faut, au contraire, qu'ils la maintiennent le plus longtemps possible. Bien loin de s'opposer aux prétendus excès, aux exemples de vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics auxquels ne se rattachent que des souvenirs odieux, il faut non seulement tolérer ces exemples, mais encore en assumer soi-même la direction. Pendant et après la lutte, les ouvriers doivent en toute occasion formuler leurs propres revendications à côté de celles des démocrates bourgeois. Ils doivent exiger des garanties pour les ouvriers, dès que les bourgeois démocratiques se disposent à prendre le gouvernement en main. Il faut au besoin qu'ils obtiennent ces garanties de haute lutte et s'arrangent en somme pour obliger les nouveaux gouvernants à toutes les concessions et promesses possibles ; c'est le plus sûr moyen de les compromettre. Il faut qu'ils s'efforcent, par tous les moyens et autant que faire se peut, de contenir la jubilation suscitée par le nouvel état de choses et l'état d'ivresse, conséquence de toute victoire remportée dans une bataille de rue, en jugeant avec calme et sang-froid la situation et en affectant à l'égard du nouveau gouvernement une méfiance non déguisée. Il faut qu'à côté des nouveaux gouvernements officiels ils établissent aussitôt leurs propres gouvernements ouvriers révolutionnaires, soit sous forme d'autonomies administratives locales ou de conseils municipaux, soit sous forme de clubs ou comités ouvriers, de façon que les gouvernements démocratiques bourgeois non seulement s'aliènent aussitôt l'appui des ouvriers, mais se voient, dès le début, surveillés et menacés par des autorités qui ont derrière elles toute la masse des ouvriers. En un mot, sitôt la victoire acquise, la méfiance du prolétariat ne doit plus se tourner contre le parti réactionnaire vaincu, mais contre ses anciens alliés, contre le parti qui veut exploiter seul la victoire commune.
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Mais, pour pouvoir affronter de façon énergique et menaçante ce parti dont la trahison envers les ouvriers commencera dès la première heure de la victoire, il faut que les ouvriers soient armés et bien organisés. Il importe de faire immédiatement le nécessaire pour que tout le prolétariat soit pourvu de fusils, de carabines, de canons et de munitions et il faut s'opposer au rétablissement de l'ancienne garde nationale dirigée contre les ouvriers. Là où ce rétablissement ne peut être empêché, les ouvriers doivent essayer de s'organiser eux-mêmes en garde prolétarienne, avec des chefs de leur choix, leur propre état-major et sous les ordres non pas des autorités publiques, mais des conseils municipaux révolutionnaires formés par les ouvriers. Là où les ouvriers sont occupés au compte de l'Etat, il faut qu'ils soient armés et organisés en un corps spécial avec des chefs élus ou en un détachement de la garde prolétarienne. Il ne faut, sous aucun prétexte, se dessaisir des armes et munitions, et toute tentative de désarmement doit être repoussée, au besoin, par la force. Annihiler l'influence des démocrates bourgeois sur les ouvriers, procéder immédiatement à l'organisation propre des ouvriers et à leur armement et opposer à la domination, pour le moment inéluctable, de la démocratie bourgeoise les conditions les plus dures et les plus compromettantes : tels sont les points principaux que le prolétariat et par suite la Ligue ne doivent pas perdre de vue pendant et après l'insurrection imminente.
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Dès que les nouveaux gouvernements se seront quelque peu consolidés, ils engageront immédiatement leur lutte contre les ouvriers. Pour pouvoir alors affronter avec force les petits bourgeois démocratiques, il faut avant tout que les ouvriers soient organisés et centralisés dans leurs propres clubs. Après la chute des gouvernements existants, le Comité central se rendra, dès que possible, en Allemagne, convoquera sans retard un congrès auquel il soumettra les propositions indispensables concernant la centralisation des clubs ouvriers sous une direction établie au siège du mouvement. La rapide organisation, au moins d'une fédération provinciale de clubs ouvriers, est un des points les plus importants pour renforcer et développer le parti ouvrier. La subversion des gouvernements existants aura pour conséquence immédiate l'élection d'une représentation nationale. Ici le prolétariat doit veiller:
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A ce qu'un nombre important d'ouvriers ne soient sous aucun prétexte écartés du vote par suite d'intrigues des autorités locales ou des commissaires du gouvernement.
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A ce que partout, à côté des candidats démocratiques bourgeois, soient proposés des candidats ouvriers, choisis autant que possible parmi les membres de la Ligue, et dont il faudra, pour assurer leur élection, utiliser tous les moyens possibles, Même là où il n'y a pas la moindre chance de succès, les ouvriers doivent présenter leurs propres candidats, afin de sauvegarder leur indépendance, de dénombrer leurs forces et de faire connaître publiquement leur position révolutionnaire et les points de vue de leur parti. Ils ne doivent pas en l'occurrence se laisser séduire par la phraséologie des démocrates prétendant, par exemple, que l'on risque de la sorte de diviser le parti démocratique et d'offrir à la réaction la possibilité de la victoire. Toutes ces phrases ne poursuivent finalement qu'un but : mystifier le prolétariat. Les progrès que le parti prolétarien doit réaliser par une telle attitude indépendante sont infiniment plus importants que le préjudice qu'apporterait la présence de quelques réactionnaires dans la représentation populaire. Si, dès le début, la démocratie prend une attitude décidée et terroriste à l'égard de la réaction, l'influence de celle-ci aux élections sera d'avance réduite à néant.
Le premier point sur lequel les démocrates bourgeois entreront en conflit avec les ouvriers portera sur l'abolition du régime féodal. Comme dans la première Révolution française, les petits bourgeois remettront aux paysans les terres féodales à titre de libre propriété ; en d'autres termes, ils voudront laisser subsister le prolétariat rural et former une classe paysanne petite-bourgeoise, qui devra parcourir le même cycle d'appauvrissement et d'endettement croissant, où le paysan français se trouve encore à l'heure actuelle.
Dans l'intérêt du prolétariat rural et dans leur propre intérêt, les ouvriers doivent contrecarrer ce plan. Ils doivent exiger que la propriété féodale confisquée reste propriété de l'Etat et soit transformée en colonies ouvrières que le prolétariat rural groupé en associations exploite avec tous les avantages de la grande culture. Par là, dans le cadre des rapports déséquilibrés de la propriété bourgeoise, le principe de la propriété commune va acquérir aussitôt une base solide. De même que les démocrates font alliance avec les cultivateurs, de même les ouvriers doivent faire alliance avec le prolétariat rural. Ensuite, les démocrates chercheront directement soit à instaurer la république fédérative, soit, s'ils ne peuvent éviter la république une et indivisible, à paralyser au moins le gouvernement central en donnant aux communes et aux provinces le maximum d'indépendance et d'autonomie. A l'opposé de ce plan, les ouvriers doivent non seulement poursuivre l'établissement de la république allemande une et indivisible, mais encore essayer de réaliser, dans cette république, la centralisation la plus absolue de la puissance entre les mains de l'Etat. Ils ne doivent pas se laisser induire en erreur par tout ce que les démocrates leur racontent de la liberté des communes, de l'autonomie administrative, etc. Dans un pays comme l'Allemagne, où il reste encore à faire disparaître de si nombreux vestiges du moyen âge et à briser tant de particularisme local et provincial, on ne saurait en aucune circonstance tolérer que chaque village, chaque ville, chaque province oppose un nouvel obstacle à l'activité révolutionnaire, dont toute la puissance ne peut émaner que du centre. On ne saurait tolérer que se renouvelle l'état de choses actuel qui fait que les Allemands sont obligés, pour un seul et même progrès, de livrer une bataille particulière dans chaque ville, dans chaque province. On ne saurait tolérer surtout qu'une forme de propriété, qui se situe encore derrière la propriété privée moderne avec laquelle, de toute nécessité, elle finit par se confondre, c'est-à-dire la propriété communale avec ses querelles inévitables entre communes riches et communes pauvres, ainsi que le droit du citoyen de l'Etat coexistant avec le droit du citoyen de la commune avec ses chicanes, se perpétue au préjudice des ouvriers, par une réglementation communale soi-disant libre. Comme en France en 1793, la réalisation de la centralisation la plus rigoureuse est aujourd'hui, en Allemagne, la tâche du parti vraiment révolutionnaire.
Nous avons vu comment les démocrates accéderont au pouvoir lors du prochain mouvement et comment ils seront contraints de proposer des mesures plus ou moins socialistes. La question est de savoir quelles mesures y seront opposées par les ouvriers. Il va de soi qu'au début du mouvement les ouvriers ne peuvent encore proposer des mesures directement communistes. Mais ils peuvent :
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Forcer les démocrates à intervenir, sur autant de points que possible, dans l'organisation sociale existante, à en troubler la marche régulière, à se compromettre eux-mêmes, à concentrer entre les mains de l'Etat le plus possible de forces productives, de moyens de transport, d'usines, de chemins de fer, etc.
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Ils doivent pousser à l'extrême les propositions des démocrates qui, en tout cas, ne se montreront pas révolutionnaires, mais simplement réformistes, et transformer ces propositions en attaques directes contre la propriété privée. Si, par exemple, les petits bourgeois proposent de racheter les chemins de fer et les usines, les ouvriers doivent exiger que ces chemins de fer et ces usines soient simplement et sans indemnité confisqués par l'Etat en tant que propriété de réactionnaires. Si les démocrates proposent l'impôt proportionnel, les ouvriers réclament l'impôt progressif. Si les démocrates proposent eux-mêmes un impôt progressif modéré, les ouvriers exigent un impôt dont les échelons montent assez vite pour que le gros capital s'en trouve compromis. Si les démocrates réclament la régularisation de la dette publique, les ouvriers réclament la faillite de l'Etat. Les revendications des ouvriers devront donc se régler partout sur les concessions et les mesures des démocrates.
Si les ouvriers allemands ne peuvent s'emparer du pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans accomplir en entier une évolution révolutionnaire assez longue, ils ont cette fois du moins la certitude que le premier acte de ce drame révolutionnaire imminent coïncide avec la victoire directe de leur propre classe en France et s'en trouve accéléré.
Mais ils contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu'ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner -par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques- de l'organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être :
La révolution en permanence !
[Karl Marx et Friedrich Engels, Adresse du Comité Central à la Ligue des Communistes, mars 1850]
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25 juin 2018
Marx dans le texte (11)

(...). En France la danse va recommencer au printemps. L'infâme république bourgeoise a continué sur sa lancée et tous ses péchés n'ont fait que croître et embellir.
[Lettre de Marx à Eduard Müller-Tellering, 15 janvier 1849]
(...). Ici règne une réaction royaliste, plus impudente que sous Guizot, qui ne saurait être comparée qu'à celle d'après 1815. Paris est morne. En plus le choléra, qui fait des ravages extraordinaires. Cependant jamais le volcan de la révolution n'a été si près d'une éruption colossale que maintenant à Paris. Des détails à ce sujet plus tard. Je suis en contact avec le parti révolutionnaire tout entier et dans quelques jours j'aurai tous les journaux révolutionnaires à ma disposition.
[Lettre de Marx à Engels, 7 juin 1849]
(...). Je te le dis, si je ne reçois pas d'aide d'un côté ou de l'autre, je suis perdu, vu que ma famille est également ici et que le dernier bijou de ma femme a déjà pris le chemin du mont-de-piété.
[Lettre de Marx à Joseph Weydemeyer, 13 juillet 1849]
(...). Les libre-échangistes anglais sont des bourgeois radicaux qui veulent rompre radicalement avec l'aristocratie, pour pouvoir régner sans partage. Ce qu'ils oublient de voir, c'est que, ce faisant, ils font entrer en scène, malgré eux, le peuple et le portent au pouvoir. Pas d'exploitation des peuples par la guerre moyenâgeuse, mais uniquement par la guerre commerciale, voilà le parti de la paix. L'attitude de Cobden dans l'affaire hongroise avait un point de départ directement pratique. La Russie cherche actuellement à contracter un emprunt. Cobden, représentant de la bourgeoisie industrielle, interdit cette affaire à la bourgeoisie d'argent, et en Angleterre, c'est l'industrie qui règne sur la banque, tandis qu'en France la banque règne sur l'industrie.
(...)
Le colosse absolutiste ne peut par conséquent rien faire, proclame l'orgueilleux bourgeois anglais, sans notre fric, et nous ne lui en prêtons pas. Nous menons, par des moyens entièrement bourgeois, encore une fois la guerre de la bourgeoisie contre l'absolutisme féodal. Le veau d'or est plus puissant que tous les autres veaux qui siègent sur les trônes du monde.
[Lettre de Marx à Ferdinand Freiligrath, 31 juillet 1849]
(... ). Je suis assigné à résidence dans le département du Morbihan : les Marais Pontins de Bretagne. Tu comprendras que je n'accepte pas cette tentative camouflée d'assassinat. Je quitte donc la France.
On ne me donne pas de passeport pour la Suisse, il me faut donc aller à Londres ; je pars demain. Du reste, la Suisse sera bientôt hermétiquement fermée et les souris seraient prises au piège d'un seul coup.
En outre, j'ai des perspectives positives de fonder à Londres un journal allemand. Une partie de l'argent m'est assurée.
Il faut donc que tu viennes immédiatement à Londres. De plus, il y va de ta sécurité.
(...)
Je compte positivement sur ta venue : tu ne peux pas rester en Suisse. A Londres, nous ferons des affaires.
[Lettre de Marx à Engels, 23 août 1849]
(...). Un autre événement qui n'est pas encore visible sur le continent est l'approche d'une énorme crise industrielle et commerciale. Si le continent reporte sa révolution après le déclenchement de cette crise, l'Angleterre devra peut-être, même si cela ne lui plaît pas, être d'emblée l'alliée du continent révolutionnaire. Si la révolution éclatait plus tôt -à moins que ce ne soit motivé par une intervention russe- ce serait, à mon avis, un malheur ; en effet, maintenant que le commerce va toujours ascendant, les masses ouvrières et tout le petit commerce, etc. en France, Allemagne, etc. sont peut-être révolutionnaires en paroles, mais sûrement pas en réalité.
[Lettre de Marx à Joseph Weydemeyer, 19 décembre 1849]
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