04 mars 2018
Marx dans le texte (5)

Venons-en maintenant aux oracles du « Prussien » [Arnold Ruge] à propos des ouvriers allemands.
« Les Allemands pauvres » raille-t-il « ne sont pas plus astucieux que les pauvres allemands ; c’est-à-dire : ils ne voient nulle part au delà de leur foyer, de leur fabrique, de leur district ; toute la question a été jusqu’à maintenant délaissée par l’âme politique qui pénètre tout. »
Pour pouvoir établir une comparaison entre la situation des ouvriers allemands et la situation des ouvriers français et anglais, le « Prussien » aurait dû comparer la première forme, le début du mouvement ouvrier en France et en Angleterre, avec le mouvement débutant actuellement en Allemagne. Il néglige cela. Son raisonnement aboutit donc à une trivialité dans le genre de celle-ci, l’industrie allemande est encore moins développée que l’industrie anglaise, ou un mouvement à ses débuts ne ressemble pas à un mouvement en cours de développement. Il voulait parler de la particularité du mouvement ouvrier allemand. Il ne souffle pas mot de tout cela.
Que le « Prussien » se place au point de vue exact. Il trouvera que pas un seul des soulèvements ouvriers en France ou en Angleterre n’a présenté de caractère aussi théorique, aussi conscient, que la révolte des tisserands silésiens.
Qu’on se rappelle d’abord la chanson des tisserands, ce hardi mot d’ordre de guerre, où il n’est même pas fait mention du foyer, de la fabrique, du district, mais où le prolétariat clame immédiatement, de façon brutale, frappante, violente et tranchante, son opposition à la société de la propriété privée. Le soulèvement silésien commence précisément par là où finissent les insurrections ouvrières anglaises et françaises, avec la conscience de ce qu’est l’essence du prolétariat. L’action même a ce caractère de supériorité. On ne détruisit pas seulement les machines, ces rivales de l’ouvrier, mais encore les livres de commerce, les titres de propriété ; et tandis que les autres mouvements ne sont d’abord dirigés que contre le patron industriel, l’ennemi visible, ce mouvement se tourne également contre le banquier, l’ennemi caché. Enfin, pas un soulèvement ouvrier anglais n’a été conduit avec autant de vaillance, de supériorité et d’endurance.
En ce qui concerne la culture des ouvriers allemands en général, ou leur aptitude à se cultiver, je rappellerai les écrits géniaux de Weitling qui, au point de vue théorique, dépassent même, souvent, les ouvrages de Proudhon, tout en y étant bien inférieurs quant à l’exécution. Où donc la bourgeoisie — y compris ses philosophes et ses savants — peut-elle nous présenter — au sujet de l’émancipation bourgeoise, de l’émancipation politique — un ouvrage comparable à celui de Weitling (...) ?
Que l’on compare la médiocrité mesquine et prosaïque de la littérature politique allemande avec ce début littéraire énorme et brillant des ouvriers allemands. Que l’on compare cette gigantesque chaussure d’enfant du prolétariat avec la chaussure politique éculée et naniforme de la bourgeoisie allemande, et l’on devra prédire une forme athlétique à la cendrillon allemande. On doit admettre que le prolétariat anglais en est l’économiste et le prolétariat français le politicien. On doit admettre que l’Allemagne possède autant une vocation classique pour la révolution sociale qu’une incapacité pour une révolution politique. Car de même que l’impuissance de la bourgeoisie allemande est l’impuissance politique de l’Allemagne, les aptitudes du prolétariat allemand — sans parler même de la théorie allemande — sont les aptitudes sociales de l’Allemagne. La disproportion entre le développement politique et le développement philosophique de l’Allemagne n’a rien d’anormal ; c’est une disproportion nécessaire. Ce n’est que dans le socialisme qu’un peuple philosophique peut trouver sa pratique adéquate ; ce n’est donc que dans le prolétariat qu’il peut trouver l’élément actif de sa libération.
Mais, en ce moment, je n’ai pas le temps, ni l’envie d’expliquer au « Prussien » le rapport de la « société allemande » au bouleversement social et de dégager de ce rapport, d’une part la faible réaction de la bourgeoisie allemande contre le socialisme, et d’autre part les aptitudes excellentes du prolétariat allemand pour le socialisme. Les premiers éléments pour l’intelligence de ce phénomène, il les trouvera dans mon Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel (Annales franco-allemandes).
L’intelligence des Allemands pauvres est donc en raison inverse de l’intelligence des pauvres allemands. Mais les publics, aboutissent, par cette activité formelle à un contenu renversé, tandis que, de son côté, le contenu renversé impose, de nouveau, à la forme le cachet de la trivialité. Aussi la tentative du « Prussien » — dans une occasion comme celle des événements de la Silésie- de procéder sous forme d’antithèses — l’a conduit à la plus grande antithèse avec la vérité. L’unique tâche d’un homme qui pense et aime la vérité consistait — en face de la première explosion du soulèvement ouvrier de Silésie — non à jouer au maître d’école mais plutôt à étudier le caractère qui lui est propre. Pour cela il faut avant tout une certaine perspicacité scientifique et un certain amour des hommes, tandis que pour l’autre opération une phraséologie tout prête, immergée dans un creux égoïsme, suffit amplement.
Pourquoi le « Prussien » juge-t-il avec tant de mépris les ouvriers allemands ? Parce qu’à son avis « toute la question » — c’est-à-dire la question de la misère des ouvriers allemands — est « jusqu’à maintenant » délaissée « par l’âme politique qui pénètre tout ».
(...)
Que notre « Prussien » nous permette d’abord une remarque sur son style. Son antithèse est incomplète. Dans la première moitié il est dit : la misère engendre l’intelligence, et dans la seconde : l’intelligence politique découvre les racines de la misère sociale. La simple intelligence de la première moitié de l’antithèse devient, dans la seconde moitié, l’intelligence politique, comme la simple misère de la première moitié de l’antithèse devient, dans la seconde moitié, la misère sociale. Pourquoi notre orfèvre en style a-t-il ordonné si inégalement les deux moitiés de l’antithèse ? Je ne crois pas qu’il s’en soit rendu compte. Je vais interpréter son instinct véritable. Si le « Prussien » avait écrit : « la misère sociale engendre l’intelligence politique, et l’intelligence politique découvre la racine de la misère sociale », le non-sens de cette antithèse n’aurait pu échapper à aucun lecteur impartial. Chacun se serait demandé d’abord pourquoi l’anonyme ne joint pas l’intelligence sociale à la misère sociale et l’intelligence politique à la misère politique, comme le réclame la plus simple logique. Au fait, maintenant !
Il est tellement faux que la misère sociale engendre l’intelligence politique, que c’est tout au contraire le bien-être social qui produit l’intelligence politique. L’intelligence politique est une spiritualiste ; elle est donnée à celui qui possède déjà, à celui qui est douillettement installé.
(...)
Nous avons déjà démontré au « Prussien » à quel point l’intelligence politique est incapable de découvrir la source de la misère sociale. Ajoutons encore un mot, au sujet de sa manière de voir. Le prolétariat, du moins au début du mouvement, gaspille d’autant plus ses forces dans des émeutes inintelligentes, inutiles et étouffées dans le sang, que l’intelligence politique du peuple est plus développée, plus générale. Parce qu’il pense dans la forme politique, il aperçoit la raison de tous les abus dans la volonté, tous les moyens d’y remédier dans la violence et le renversement d’une forme d’Etat déterminée. Exemple : les premières explosions du prolétariat français. Les ouvriers de Lyon croyaient ne poursuivre que des buts politiques, n’être que des soldats de la république, alors qu’ils étaient en réalité des soldats du socialisme. C’est ainsi que leur intelligence politique masquait la racine de la misère sociale, faussait chez eux la compréhension de leur véritable but ; c’est ainsi que leur intelligence politique trompait leur instinct social.
Mais si le « Prussien » s’attend à ce que la misère engendre l’intelligence, pourquoi associe-t-il : «étouffement dans le sang» et « étouffements dans l’incompréhension » ? Si la misère en général est un moyen, la misère sanglante est un moyen très aigu d’engendrer l’intelligence. Le « Prussien » devait donc dire : l’étouffement dans le sang étouffera l’inintelligence et procurera à l’intelligence un souffle nécessaire.
Le « Prussien » prophétise l’étouffement des émeutes qui éclatent dans l’ « isolement funeste des hommes de l’être collectif et dans la séparation de leurs idées vis-à-vis des principes sociaux ».
Nous avons montré que, dans l’explosion de l’émeute silésienne, il n’y avait nullement séparation des idées et des principes sociaux. Nous n’avons donc plus à nous occuper que de l’ « isolement funeste des hommes de l’être collectif ». Par être collectif, il faut entendre ici l’être collectif politique, l’être de l’Etat (Staatswesen). C’est le vieux refrain de l’Allemagne non politique.
Mais toutes les émeutes, sans exception, n’éclatent-elles pas dans l’isolement funeste des hommes de l’être collectif ? Toute émeute ne présuppose-t-elle pas nécessairement cet isolement ? La Révolution de 1789 aurait-elle pu avoir lieu sans cet isolement funeste des bourgeois français de l’être collectif ? Elle était précisément destinée à supprimer cet isolement.
Mais l’être collectif dont le travailleur est isolé est un être collectif d’une tout autre réalité, d’une tout autre ampleur que l’être politique. L’être collectif dont le sépare son propre travail, est la vie même, la vie physique et intellectuelle, les mœurs humaines, l’activité humaine, la jouissance humaine, l’être humain. L’être humain est le véritable être collectif des hommes. De même que l’isolement funeste de cet être est incomparablement plus universel, plus insupportable, plus terrible, plus rempli de contradictions que le fait d’être isolé de l’être collectif politique ; de même la suppression de cet isolement — et même une réaction partielle, un soulèvement contre cet isolement — a une ampleur beaucoup plus infinie, comme l’homme est plus infini que le citoyen et la vie humaine que la vie politique. L’émeute industrielle si partielle soit-elle, renferme en elle une âme universelle. L’émeute politique si universelle soit-elle, dissimule sous sa forme colossale un esprit étroit.
Le « Prussien » termine dignement son article par cette phrase : «Une révolution sociale sans âme politique (c’est-à-dire sans compréhension organisatrice opérant au point de vue de la totalité) est impossible.»
Nous l’avons vu : quand bien même elle ne se produirait que dans un seul district industriel, une révolution sociale se place au point de vue de la totalité, parce qu’elle est une protestation de l’homme contre la vie déshumanisée, parce qu’elle part du point de vue de chaque individu réel, parce que l’être collectif dont l’individu s’efforce de ne plus être isolé est le véritable être collectif de l’homme, l’être humain. Au contraire, l’âme politique d’une révolution consiste dans la tendance des classes sans influence politique de supprimer leur isolement vis-à-vis de l’être de l’Etat et du pouvoir. Leur point de vue est celui de l’Etat, d’une totalité abstraite qui n’existe que par la séparation de la vie réelle, qui serait impensable sans la contradiction organisée entre l’idée générale et l’existence individuelle de l’homme. Conformément à sa nature limitée et ambiguë, une révolution à âme politique organise donc une sphère dominante dans la société, aux dépens de la société.
Nous allons dire au « Prussien » ce qu’est une «révolution sociale à âme politique» ; nous lui révélerons le secret de son incapacité à s’élever avec ses beaux discours, au-dessus du point de vue politique borné.
Une révolution « sociale » à âme politique est : ou bien un non-sens complexe, si le «Prussien» comprend par révolution sociale une révolution «sociale» opposée à une révolution politique, et prête néanmoins à la révolution sociale une âme politique au lieu d’une âme sociale ; ou bien une simple paraphrase de ce qu’on appelait d’ordinaire une « révolution politique » ou une « révolution tout court ». Toute révolution dissout l’ancienne société : en ce sens, elle est sociale. Toute révolution renverse l’ancien pouvoir : en ce sens, elle est politique.
Que notre « Prussien » choisisse entre la paraphrase et le non-sens ! Mais, autant une révolution sociale à âme politique est paraphrastique ou absurde, autant une révolution politique à âme sociale est quelque chose de rationnel. La révolution en général, — le renversement du pouvoir existant et la dissolution des anciens rapports- est un acte politique. Mais, sans révolution, le socialisme ne peut se réaliser. Il a besoin de cet acte politique, dans la mesure où il a besoin de destruction et de dissolution. Mais là où commence son activité organisatrice, et où émergent son but propre, son âme, le socialisme rejette son enveloppe politique.
Il nous a fallu tout ce long développement pour déchirer le tissu d’erreurs dissimulées dans une seule colonne de journal. Les lecteurs ne peuvent tous avoir la culture et le temps pour se rendre compte d’une telle charlatanerie littéraire. Le « Prussien » anonyme n’a-t-il donc pas l’obligation, vis-à-vis de son public de lecteurs, de commencer par renoncer à toute élucubration littéraire dans le domaine politique et social, comme aux déclamations sur la situation allemande, et de se mettre plutôt à l’étude consciencieuse de son propre état ?
[Gloses critiques marginales à l’article : « Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien», Vorwärts ! N° 64, 10 août 1844]
(...) Vous avez -j'ignore si c'est délibérément- donné dans ces écrits un fondement philosophique au socialisme, et c'est dans cet esprit que les communistes ont tout de suite compris ces travaux. L'unité entre les hommes et l'humanité, qui repose sur les différences réelles entre les hommes, le concept de genre humain ramené du ciel de l'abstraction à la réalité terrestre, qu'est-ce sinon le concept de société.
(...)
C'est un phénomène remarquable de voir que, à l'inverse du 18ème siècle, la religiosité est devenue le fait des classes moyennes et de la classe supérieure, alors que par contre l'irreligion -j'entends par là celle de l'homme, qui se sent homme véritablement- est devenue l'apanage du prolétariat français. Il faudrait que vous ayez assisté à une des réunions d'ouvriers français pour pouvoir croire à la fraîcheur juvénile, à la noblesse qui se manifestent chez ces ouvriers éreintés. Le prolétaire anglais fait aussi des progrès gigantesques, mais il lui manque le caractère cultivé des Français. Mais je ne dois pas oublier de souligner les mérites des ouvriers allemands en Suisse, à Londres, à Paris sur le plan théorique. Seulement l'ouvrier allemand reste encore trop ouvrier.
[Lettre de Karl Marx à Ludwig Feuerbach, 11 août 1844]
En quoi consiste l’aliénation du travail ?
D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui, quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. De même que, dans la religion, l’activité propre de l’imagination humaine, du cerveau humain et du cœur humain, agit sur l’individu indépendamment de lui, c’est-à-dire comme une activité étrangère divine ou diabolique, de même l’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même.
On en vient donc à ce résultat que l’homme (l’ouvrier) ne se sent plus librement actif que dans ses fonctions animales, manger, boire et procréer, tout au plus encore dans l’habitation, qu’animal. Le bestial devient l’humain et l’humain devient le bestial.
[Manuscrits de 1844]
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18 février 2018
Vitalité de Marx

Marx, le coup de jeune
Ce numéro «hors-série» de l'Humanité reprend une trentaine de contributions qui alimenteront à coup sûr les débats autour du révolutionnaire allemand, né il y a près de 200 ans.
Des textes relativement brefs qui laissent parfois le lecteur sur sa faim mais qui constituent autant d'invitations à aller plus loin, en premier lieu à lire et à relire Marx lui-même.
Au fil des pages, on retrouve ainsi les belles plumes d'Etienne Balibar, Jacques Bidet, Jean-Numa Ducange, Isabelle Garo, Raymond Huard, Michael Löwy, Yvon Quiniou et quelques autres excellents connaisseurs de l'oeuvre de l'auteur du Capital.
Inutile d'entrer ici dans le détail de tous ces apports. Je me contenterai d'épingler l'entretien accordé par le doyen Lucien Sève qui, à 92 ans, n'a rien perdu de sa verve ni de sa pertinence [1].
Pour lui, «le coup de jeune» du célèbre barbu, suite notamment au beau film de Raoul Peck [2], illustre surtout un regain d'intérêt pour le «Marx révolutionnaire du Manifeste du Parti Communiste».
Il ne faut toutefois pas se raconter d'histoires : «Marx ne pensera jamais à notre place ». Par conséquent, «à nous de penser notre présent avec lui», car «sa pensée est encore opératoire à un point rare».
Certaines controverses sont rapidement abordées telle la problématique de l'aliénation [3] ou la question de la place de l'individu dans le projet communiste. Il développe également sa position au sujet du recours fréquent (et abusif ?) aux concepts de «marxisme» et de «marxistes» :
«Le scandaleux interdit culturel qui a pesé durant trente ans sur le marxisme aura eu contre son gré un effet positif -c'est la dialectique... Il a fait place presque nette de tant de faux Marx qui ont plus ou moins altéré notre réflexion théorique et politique jusqu'en ce début de XXIème siècle. Sur les nouvelles générations ne pèse plus cette doctrine de parti ni plus guère ce discours d'allure savante à travers lesquelles étaient fléchés de très contestables chemins vers Marx. Je souhaite, quant à moi, que, tout en prenant bonne connaissance de ce que furent les divers marxismes d'hier -on ne dépasse que ce qu'on connaît-, elles se gardent de vouloir édifier un nouveau « marxisme » d'aujourd'hui, le -isme ouvrant à mon sens la voie à de redoutables altérations de la pensée-Marx. Je ne prétends imposer à personne cette façon de voir, je connais de très bons auteurs des deux sexes qui persistent à se dire marxistes. Mais, quant à moi, je plaide cette cause avec vigueur : tout «marxisme» tend à imposer universellement une façon particulière de comprendre Marx, ce qui est toujours dommageable, et qui a été catastrophique dans le monde dit socialiste du siècle dernier. Donc, oui, vive la liberté dans la lecture et l'usage de la pensée marxienne ! Mais attention, c'est une liberté qui coûte très cher en temps de travail, en sérieux dans l'appropriation, en responsabilité dans la mise en oeuvre. Tout rabais est ruineux ».
Je partage largement ce point de vue mais il en existe d'autres, à découvrir entre autre dans cette publication.
L'Humanité Hors-Série, Marx le coup de jeune, 10 € (11 en Belgique !). Avec « en cadeau le livre politique le plus diffusé au monde », à savoir Le Manifeste du Parti Communiste (classé, en 2014, au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO).

Images du film réalisé par Raoul Peck
[1] Le tome IV de sa tétralogie « Penser avec Marx aujourd'hui » devrait paraître dans le courant de cette année aux éditions La Dispute.
[2] Le Jeune Karl Marx, sorti en 2017, avec August Diehl, Stefan Konarske et Olivier Gourmet. Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=93ptytoEG5M
[3] « Je conteste depuis cinquante ans que le concept d'aliénation, central chez le jeune Marx en 1844, ait disparu dans Le Capital, comme le soutenait Althusser, alors qu'il y prend au contraire un sens bien plus mûr ». La correspondance entre Louis Althusser et Lucien Sève, dont la publication (partielle) est annoncée par les Editions Sociales, vaudra sans doute le détour...
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05 février 2018
Le Manifeste du Parti Communiste a 170 ans (III)

A propos du Manifeste
Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes, aujourd'hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste explique lui-même que l'application des principes dépendra partout et toujours des circonstances historiques données, et que, par suite, il ne faut pas attribuer trop d'importance aux mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrement aujourd'hui. Etant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d'abord de la révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et la faire fonctionner pour son propre compte" (voir La guerre civile en France, Adresse de l'AIT, où cette idée est plus longuement développée). En outre, il est évident que la critique de la littérature socialiste présente une lacune pour la période actuelle, puisqu'elle s'arrête à 1847. Et, de même, si les remarques sur la position des communistes à l'égard des différents partis d'opposition (chapitre IV) sont exactes aujourd'hui encore dans leurs principes, elles sont vieillies dans leur application parce que la situation politique s'est modifiée du tout au tout et que l'évolution historique a fait disparaître la plupart des partis qui y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que nous ne nous attribuons plus le droit de modifier. Une édition ultérieure sera peut-être précédée d'une introduction qui comblera la lacune entre 1847 et nos jours; la réimpression actuelle nous a pris trop à l'improviste pour nous donner le temps de l'écrire.
Karl Marx et Friedrich Engels, 1872

Bien que le Manifeste soit notre œuvre commune, j'estime néanmoins de mon devoir de constater que la thèse principale, qui en constitue le noyau, appartient à Marx. Cette thèse est qu'à chaque époque historique, le mode prédominant de la production économique et de l'échange, et la structure sociale qu'il conditionne, forment la base sur laquelle repose l'histoire politique de ladite époque et l'histoire de son développement intellectuel, base à partir de laquelle seulement elle peut être expliquée; que de ce fait toute l'histoire de l'humanité (depuis la décomposition de la communauté primitive avec sa possession commune du sol) a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploiteuses et exploitées et opprimées; que l'histoire de cette lutte de classes atteint à l'heure actuelle, dans son développement, une étape où la classe exploitée et opprimée - le prolétariat - ne peut plus s'affranchir du joug de la classe qui l'exploite et l'opprime - la bourgeoisie - sans affranchir du même coup, une fois pour toutes, la société entière de toute exploitation, oppression, division en classes et lutte de classes.
Friedrich Engels, 1888

Il nous donne dans sa simplicité classique l'expression réelle de cette situation : le prolétariat moderne est, se pose, croît et se développe dans l'histoire contemporaine comme le sujet concret, comme la force positive, et le communisme devra nécessairement être l'aboutissement de son action inévitablement révolutionnaire. Et c'est pour cela que cette oeuvre, en donnant à sa prédiction une base théorique, et en l'exprimant en formules brèves, rapides, concises et mémorables, forme un recueil, bien plus, une mine inépuisable de graines de pensée, que le lecteur peut féconder et multiplier indéfiniment.
Antonio Labriola, 1895

Cette plaquette vaut des tomes : son esprit fait vivre et se mouvoir, jusqu'à nos jours, l'ensemble du prolétariat organisé et combattant du monde civilisé.
Lénine, 1896

Cet ouvrage expose avec une clarté et une rigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et le plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste.
Lénine, 1913

A l'heure présente le socialisme est l'ultime planche de salut de l'humanité. Au dessus des remparts croulants de la société capitaliste on voit briller en lettres de feu le dilemme prophétique du Manifeste du Parti Communiste : socialisme ou retombée dans la barbarie !
Rosa Luxemburg, 1918

Le Manifeste n'était pas une révélation, il ne faisait que refléter sous la forme la plus limpide et la plus ramassée les conceptions du monde acquises par ses auteurs. Pour autant qu'on puisse en juger par le style, c'est Marx qui a pris la plus grande part à la rédaction définitive, bien qu'Engels, comme le montre son premier projet, n'ait rien à envier à Marx quant à la compréhension des problèmes, et doive être légitimement considéré comme coauteur à part entière du Manifeste.
Franz Mehring, 1918

Ce document renferme tous les résultats du travail scientifique que Marx et Engels, en particulier le premier, avaient accompli de 1845 à 1847.
David Riazanov, 1922

Quel autre livre pourrait se mesurer même de loin avec le Manifeste communiste ? Cependant, cela ne signifie nullement qu'après 90 années de développement sans exemple des forces productives et de grandioses luttes sociales, le Manifeste n'ait pas besoin de rectifications et de compléments. La pensée révolutionnaire n'a rien de commun avec l'idolâtrie. Les programmes et les pronostics se vérifient et se corrigent à la lumière de l'expérience, qui est pour la pensée humaine l'instance suprême. Des corrections et des compléments, ainsi qu'en témoigne l'expérience historique même, ne peuvent être appliqués avec succès qu'en partant de la méthode qui se trouve à la base du Manifeste.
Léon Trotsky, 1937

Le processus révolutionnaire n'apparaît pas encore, au moment du Manifeste et dans le Manifeste, avec tous ses problèmes et toute son ampleur. Tout en pensant que l'avènement du communisme dépend de conditions multiples et ne peut être que l'aboutissement d'une période historique, Marx semble penser que cet avènement est proche. Il semble imaginer, après la prise du pouvoir politique par le prolétariat, lors d'une crise européenne, une marche continue vers le communisme, sans arrêts, sans régressions momentanées. Il semble donc encore se représenter une période de «révolution permanente» consistant d'abord en une révolution politique, puis en une transformation sociale continue et rapide par le moyen de l'Etat politique ainsi conquis. Seule l'étude du capitalisme, lorsqu'il aura rétabli la situation après l'ébranlement des années 48, permettra à Marx d'approfondir et de différencier ces notions fondamentales ; en particulier, il développera l'analyse de la crise économique dans le Capital. La ligne générale, l'essentiel du Manifeste restera, mais les affirmations qu'il contient dans ce cadre général seront par la suite revues et approfondies (non pas révisées!).
Henri Lefebvre, 1947

Le Manifeste ne contient rien que les auteurs n'aient exprimé auparavant dans d'autres écrits. Mais ils y résumèrent leurs convictions sous une forme accessible à tous et en une langue massive, précise et dégagée de toute formule hégélienne. C'est peut-être, avant tout, la puissance suggestive du style qui a assuré à cet écrit sa place au premier rang des écrits politiques populaires de tous les temps : rien dans ce genre, au cours du XIXème siècle, ne peut lui être comparé. Le Manifeste est un appel enthousiasmant, non un lourd traité de science sociale.
Werner Blumenberg, 1962

Trop d'intellectuels universitaires, dits «sérieux», sont disposés à la rigueur à admirer le Marx scientifique du Capital mais ferment les yeux et font les dégoûtés devant les pages crues et toutes politiques du Manifeste. Celui-ci demeure pour nous un modèle d'intervention pratique du point de vue ouvrier dans la lutte de classes.
Mario Tronti, 1966

Le Manifeste n'a pas joué un très grand rôle dans le développement de la Révolution de 1848. Les idées qu'il exprimait étaient très en avance sur la conscience du prolétariat, et les communistes représentaient à l'époque une infime minorité. Mais il venait à point nommé. En juin 1848, la classe ouvrière parisienne montait sur les barricades et sa lutte était maintenant ouvertement dirigée contre la bourgeoisie. L'histoire allait montrer que la question posée désormais était l'antagonisme entre le travail et le capital. Le prolétariat trouvait au moment où il entrait sur la scène politique l'arme décisive qui le mènerait à la victoire. On sait quel rôle le Manifeste a joué par la suite et celui qu'il joue encore dans le monde. Rarement texte n'a connu une telle audience et n'a connu une telle efficacité. Il est un des accoucheurs du monde contemporain.
Emile Bottigelli, 1967

Le Manifeste n'a pas son origine dans un certain nombre d'esquisses rédigées indépendamment les unes des autres par Marx-Engels ou dans l'unique esquisse d'Engels d'octobre-novembre 1847, mais remonte à un projet de profession de foi de juin 1847 auquel participa Engels et qui fut soumis aux communes pour discussion.
Bert Andréas, 1972

Le Manifeste n'est pas une simple exposition de doctrine -ce qui a été la manière la plus courante de le traiter, en dehors des circonstances de temps et de lieu- mais la plate-forme programmatique et politique des communistes en vue d'une révolution spécifique, celle dont l'explosion leur paraît imminente dans certains pays et proches dans d'autres.
Fernando Claudin, 1976

Ce ne sont pas les classiques qui peuvent nous dire ce que nous avons à faire aujourd'hui ; c'est ce que nous avons à faire aujourd'hui qui nous dit ce qui demeure vivant chez eux.
Lucien Sève, 1983

Si, dans l'Idéologie allemande et surtout dans Misère de la philosophie, Marx a redécouvert la politique en tant que moyen nécessaire de la révolution prolétarienne, cette démarche se confirme et s'amplifie dans le Manifeste Communiste, qui réintroduit même la notion d'Etat, constamment critiquée auparavant. Préparée par les oeuvres antérieures, cette insistance sur la dimension politique marque une étape importante dans l'évolution de la pensée marxienne.
Maurice Barbier, 1992

Le Manifeste Communiste est un des principaux textes de l'histoire mondiale. C'est le document fondateur du courant communiste (marxiste-révolutionnaire) du mouvement ouvrier. En rupture avec toutes les autres idéologies en vogue au début du XIXème siècle, il donne pour la première fois une base rationnelle, objective, scientifique à l'existence et à l'activité de la classe ouvrière. Dans ce sens, il s'agit aussi d'un tournant capital dans l'histoire du mouvement ouvrier naissant. Voilà pour le contenu. Et puis il y a le style. La force du raisonnement est portée par un élan et une pugnacité sans pareil. Les contemporains, de haut en bas de l'échelle sociale, ne s'y sont pas trompés.
François Vercammen, 1998

Quand la lutte quitte le champ de l'analyse historique pour intégrer le présent, le Manifeste est un document sur les choix, les possibilités, et a fortiori les certitudes. Entre «maintenant» et ce temps imprévisible où «au cours du développement» apparaîtra «une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous», se trouve le domaine de l'action politique.
Eric Hobsbawm, 1998

Le Manifeste est l'illustration développée de la thèse d'une révolution communiste, imminente et inéluctable. En même temps, la portée de ce texte dépasse largement la conjoncture de sa commande, en raison de l'écho et de la diffusion considérables qu'il connaîtra, le plus souvent longtemps après sa rédaction (...). Texte de loin le plus célèbre de Marx -et l'on oublie souvent la part prise par Engels à sa rédaction-, souvent lu comme le bréviaire des révolutions passées et à venir, il doit être pour cette raison tout spécialement replacé dans son contexte historique ainsi que dans le mouvement propre de la recherche marxienne de cette époque.
Isabelle Garo, 2000

C'est un texte fondateur, inaugural, déclaratif. Prophétique et performatif, il mêle inextricablement le constat de ce qui est et l'énoncé de ce qui doit être, le pronostic et le programme, la déduction logique et le but de l'effort à fournir. Le déclarer actuel ou dépassé n'a guère de sens : ces jugements supposent un simple jeu d'avancées et de retards sur un même fil chronologique du temps. Or, le Manifeste brise cette ligne temporelle et s'offre aux perpétuelles remises en jeu de sa réception.
Daniel Bensaid, 2000
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03 février 2018
Le Manifeste du Parti Communiste a 170 ans (I)

Février 1848. Un «manifeste» est publié en langue allemande, à Londres : Manifest der Kommunistischen Partei.
Il a été rédigé par deux jeunes intellectuels et révolutionnaires rhénans, Karl Marx et Friedrich Engels, mandatés par la «Ligue des Communistes» qu'ils avaient rejointe en 1847. Le premier n'a pas encore atteint son trentième anniversaire, le second est son cadet de 2 ans.
A peine l'opuscule sorti de l'imprimerie éclate en France la révolution, prélude à une série d'explosions révolutionnaires qui vont ébranler les structures de la vieille Europe monarchique. Un télescopage symbolique entre une oeuvre militante de grande portée théorique destinée prioritairement à la classe ouvrière et un mouvement réel qui va embraser le continent européen une année durant. Même si ce document n'a pas eu de réelle incidence sur le déroulement de ce « Printemps des peuples ».
Un quart de siècle plus tard, dans une préface écrite pour une nouvelle édition allemande, Marx et Engels précisent que la situation a «beaucoup changé au cours des 25 dernières années» mais qu'ils ne se reconnaissent «plus le droit d'y rien y changer» car «le Manifeste est un document historique» [1].
Historique, assurément. Le Manifeste est un document qui a marqué son époque et qui est connu partout dans le monde. Il serait même le texte le plus traduit et le plus diffusé après la Bible ! Assertion vraie ou fausse, sa notoriété internationale est incontestable et ses 23 pages (dans l'édition originale) ont été beaucoup lues et beaucoup discutées.
Mais quel est encore l'intérêt d'un écrit vieux de 170 ans ? Certes, notre monde n'est plus celui de Marx et d'Engels ; il n'a cessé d'évoluer. Il reste toutefois un monde intolérable dominé par le capital qui doit être radicalement transformé.

La lutte des classes comme moteur du développement des sociétés et des combats politiques qui en découlent, la nécessité d'abolir la «propriété bourgeoise», l'internationalisme, l'ambition révolutionnaire, la dialectique de «l'émancipation individuelle» et de «l'émancipation collective», ne sont pas des perspectives obsolètes renvoyant à un passé définitivement révolu !
Le Manifeste, qui a gardé toute sa tonicité et une forte cohésion, demeure un outil de réflexion et de proposition pertinent, un point d'appui utile dans nos confrontations avec le système de la production marchande généralisée.
Bien sûr, le Manifeste -qui ne synthétise pas toutes les conceptions de Marx et Engels- n'est pas un texte sacré pour dévots ; il se réfère à des événements aujourd'hui oubliés, il évoque des noms méconnus depuis longtemps et il a recours à un vocabulaire propre au XIXème siècle ; il ne peut donc répondre à toutes les interrogations contemporaines.
Mais celles et ceux qui refusent de se soumettre au désordre capitaliste persistant et qui continuent à oeuvrer pour l'émancipation humaine auraient tort d'ignorer ce document décisif dans l'histoire du mouvement social.
Il faudra toujours le lire et le relire pour stimuler l'indispensable réflexion sur le pourquoi et le comment des luttes de notre temps...
@
[1] Préface à l'édition allemande de 1872.

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21 janvier 2018
A (re)voir, à (ré)écouter...

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19 janvier 2018
Marx, vous avez dit Karl... (2)

En cinq ans, il était passé de la philosophie contemporaine à la philosophie militante, de la philosophie au communisme, et du rêve à l'action. Philosophe humaniste agissant : tel est bien la définition qu'on peut donner de Karl Marx autour de la trentième année.
Luc Somerhausen, 1946
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La théorie de Marx est une «critique» dans la mesure où chacun de ses concepts condamne l'ordre existant dans sa totalité.
Herbert Marcuse, 1954
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Il est peu de personnalités dans l'histoire universelle chez qui l'évolution individuelle se conjugue de façon aussi intime avec celle de l'ensemble de la société.
Georg Lukacs, 1955
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Il est impossible de dissocier chez Marx le sociologue du révolutionnaire, l'historien de l'économiste. Mais il n'a pu être efficacement, c'est-à-dire scientifiquement, sociologue, historien et surtout révolutionnaire que parce qu'il a été économiste, que parce qu'il a bouleversé la science économique...
Ernest Mandel, 1967
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Marx savait parler un langage simple, clair et direct mais en même temps il ne faisait aucune concession sur le contenu scientifique de ses théories. Il estimait que les ouvriers avaient droit à la science, et qu'ils pouvaient parfaitement surmonter les difficultés propres à tout exposé vraiment scientifique. Cette règle d'or est et reste plus que jamais une leçon pour nous.
Louis Althusser, 1969
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Le marxisme est l'ensemble des contresens qui ont été fait sur Marx.
Michel Henry, 1976
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Je ne me sens pas une obligation de fidélité à Marx, mais quand vous regardez les analyses concrètes que fait Marx à propos de 1848, de Louis Napoléon, de la Commune, dans les textes historiques plus que dans les textes théoriques, je crois qu'il replace bien les analyses de pouvoir à l'intérieur de quelque chose qui est fondamentalement la lutte des classes, et qu'il ne fait pas de la lutte des classes une rivalité pour le pouvoir.
Michel Foucault, 1977
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L'oeuvre de Marx se situe par rapport à notre époque à peu près comme la physique de Newton par rapport à la physique moderne. Pour arriver à celle-ci, il faut passer par celle-là, prendre ses concepts, les modifier, les compléter, les transporter en leur adjoignant d'autres concepts. Ni fétichiser Marx, ni l'envoyer aux poubelles.
Henri Lefebvre, 1983
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Commémorer Marx selon son génie, ce serait, d'abord, libérer Marx du marxisme en général et de ses diverses moutures. Non pour laver le père fondateur des pêchés commis par des bâtards irrespectueux, débiles ou malhonnêtes et le retrouver dans son authenticité, mais pour faire cesser un mensonge qui a commencé précisément il y a un siècle et qui empoisonne la vie politique contemporaine. Dans les années qui suivirent la mort de Marx et singulièrement depuis 1889, date de la fondation de la IIè Internationale, s'est imposée une fable, bientôt reprise, amplifiée, réactivée : la fusion entre une conception du monde à caractère scientifique née dans la tête d'un (ou deux) homme(s) : LE marxisme, et une force socio-matérielle, produite par l'histoire et productrice d'histoire : le mouvement ouvrier !
François Châtelet, 1983
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L'attitude anti-étatique de Marx n'a jamais varié. Entre 1843 et 1883, pendant quarante années de son activité publique, tant théorique que politique, Marx considère la lutte contre l'Etat comme la tâche primordiale du prolétariat et comme la condition première de son émancipation. Marx oppose à l'Etat, organisme parasitaire et oppressif, érigé au dessus de la société, dans l'intérêt de la classe économiquement dominante, une société sans classes et sans Etat, d'où seraient bannis les antagonismes sociaux et qu'il qualifie de socialiste.
Victor Fay, 1983
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L'activité intellectuelle de Marx, qui fusionna rapidement avec son activité pratique en une union homogène qui devait se perpétuer jusqu'à la fin de sa vie, partit de la nécessité de l'émancipation humaine. Elle était en ce sens un produit des idées de liberté qui firent irruption sous les formes les plus diverses en Europe et en Amérique depuis le siècle des Lumières -ou, plus exactement, depuis la Réforme- à travers la Révolution française et ses héritiers, les démocrates révolutionnaires des années 20 et 30 du XIXè siècle, les jeunes-hégéliens et les premiers groupes socialistes. Elle peut être résumée dans l'exigence de «renverser toutes les conditions au sein desquelles l'homme est un être diminué, asservi, abandonné, méprisé» [Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel]. Tout au long de sa vie, Marx est resté fidèle à cet objectif d'émancipation.
Ernest Mandel, 1983
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Or la pensée de Marx est tout sauf un système clos. Marx a toujours présenté son oeuvre comme une recherche ouverte, comme une conception du monde, de la nature et de l'homme en transformation continue. La méthode de Marx est «un fil conducteur» -pour reprendre ses termes. C'est un outil d'analyse qui a sans cesse besoin d'être affiné pour comprendre le processus historique dans sa détermination concrète, pour saisir les sociétés dans leur totalité et en découvrir les contradictions, pour expliquer et transformer le monde. La pensée de Marx est essentiellement critique. Critique, du verbe grec krinein, juger. Critique radicale car, pour Marx, critiquer c'est remonter à la racine des choses -et mettre ainsi en lumière comment il est possible de les modifier jusqu'à la racine.
Pierre Joye, 1983
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Pour dissiper le doute sur l'actualité du marxisme -celui de Marx il s'entend- il n'est que de le lire, de constater le mordant de son écriture, sa netteté, son tranchant. Rien ne vit davantage que cette ironie corrosive, cette vigueur tonifiante dont jaillit toujours la critique et quelquefois une espèce de joie, comme un signe de santé, le torrent de l'intelligence qui ne recule devant aucun obstacle, aucun interdit, aucun tabou. A côté de Marx, le lucide de Tocqueville parait mièvre et compassé, et Hugo, qui écrivit pourtant à la même époque et aborda à sa manière les mêmes thèmes, à côté de Marx, Hugo est simplement illisible. On pourrait multiplier les comparaisons. Marx ou l'éternelle jeunesse.
Marcel Liebman, 1983
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Pour transformer le monde, Marx n'aura cessé, sa vie durant, de l'interpréter.
Jean Mortier, 1983
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Marx a montré qu'au départ les hommes produisent leur propre histoire. Nous ne vivons pas en société, nous produisons la société pour vivre et nous devons rendre compte de toutes les productions qui font notre être social. L'essence de l'homme, c'est la totalité des rapports sociaux en devenir. Marx l'a formulé avec sa fameuse thèse sur Feuerbach.
Maurice Godelier, 1983
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L'attitude vis-à-vis de Marx et de son oeuvre comprend, à mon avis, deux aspects complémentaires. D'un côté, il faut restituer cette oeuvre dans toute son ampleur philosophique, scientifique et critique. D'autre part, il faut se servir de cette pensée comme d'un instrument d'analyse, de recherche, de découverte. Cet instrument ne vaut que si l'on s'en sert : il doit perpétuellement s'affirmer.
Henri Lefebvre, 1983
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Ni Marx ni Engels ne furent des prolétaires (...) Son évolution vers le communisme n'est donc point déterminée par une expérience immédiatement vécue ou par ses propres conditions d'existence misérables (qui sont postérieures à cette adhésion...). Elle est essentiellement déterminée par le résultat d'un travail intellectuel ou par des motivations morales.
Ernest Mandel, 1986
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Par définition, la science est faite pour être dépassée. Et Marx a assez revendiqué le titre de savant pour que le seul hommage à lui rendre soit de se servir de ce qu'il a fait et de ce que d'autres ont fait avec ce qu'il avait fait pour dépasser ce qu'il a cru faire.
Pierre Bourdieu, 1987
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Généralement, il n'abandonne pas ce pour quoi il s'était passionné : Marx n'est pas l'homme des reniements. La pensée de la liberté est la constante profonde de toute son oeuvre et de toute son action. S'il pense une liberté qui ne se ramène pas purement et simplement à la compréhension de la nécessité, sa pensée est nécessairement une pensée du possible.
Michel Vadée, 1992
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Pas sans Marx, pas d'avenir sans Marx. Sans la mémoire et sans l'héritage de Marx, de son génie, de l'un au moins de ses esprits. Car ce sera notre hypothèse ou plutôt notre parti pris : il y en a plus d'un et il doit y en avoir plus d'un.
Jacques Derrida, 1993
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Marx a assumé son rôle d'intellectuel sans partager les ambitions et les prébendes de l'intelligentsia, mais sans non plus singer la condition ouvrière. Le véritable engagement pour Marx n'était pas politique au sens de l'adhésion à un parti «compris dans le sens essentiellement éphémère», mais révolutionnaire, par appartenance au «parti au sens éminemment historique».
Louis Janover, 1994
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La carrière de Marx se présente comme la quête tourmentée d'une harmonie existentielle entre l'action politique et la création théorique. L'inachèvement de la théorie est en quelque sorte la rançon des échecs politiques du mouvement ouvrier auquel Marx a tenu à s'identifier . Restée un «torse», l'oeuvre scientifique n'en continue pas moins à être présente et entière comme appel révolutionnaire lancé à l'humanité en péril de mort.
Maximilien Rubel, 1994
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Faisant le bilan de son rapport à Hegel dans ses textes de jeunesse, Marx utilise sans hésitation l'expression d' «impératif catégorique», par laquelle Kant désignait la source de l'action morale. Chez Marx il s'agit de l'impératif de supprimer toutes les conditions dans lesquelles l'homme est un être humilié, asservi, abandonné et méprisable. Cette préoccupation éthique traverse toute l'oeuvre jusqu'au Capital.
Maximilien Rubel, 1995
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Marx a été avant tout un analyste et un théoricien de la société capitaliste. Il s'est gardé de toute spéculation concernant l'avenir.
Jacques Bidet, 1995
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Marx nous a offert un authentique principe d'intelligibilité du social en désignant l'infrastructure matérielle comme fondement caché de la société.
Robert Fossaert, 1997
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Tout le projet de Marx a consisté à débusquer, derrière la trompeuse apparence, les rapports sociaux fondamentaux. Dans le capitalisme, seul le travail est source et mesure de la valeur, et le profit se forme comme un surplus.
Michel Husson, 2002
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Marx-Engels n'étaient pas hostiles à la démocratie représentative en tant que telle, mais soucieux de multiplier les instances de décision à tous les niveaux de la vie sociale, particulièrement à la base.
Jacques Texier, 2002
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L'actualité de Marx, c'est celle du capital lui-même. Car, s'il fut un formidable penseur
de son époque, s'il a pensé avec son temps, il a aussi pensé contre et au-delà de son temps, de manière intempestive. Son corps-à-corps, théorique et pratique, avec son ennemi irréductible, la puissance impersonnelle du capital, le porte jusqu'à notre présent. Son actualité d'hier fait son actualité d'aujourd'hui.
Daniel Bensaid, 2009
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Karl Marx n'a jamais confondu la fermeté sur les exigences de lucidité et les principes de l'émancipation avec un quelconque sectarisme doctrinal. Quant à son projet politique, fondé sur l'humanisme et la solidarité à l'égard des exploités, il fut toujours celui d'une émancipation multiforme des individus et des peuples. Il n'avait pas d'autre horizon que celui d'une société affranchie des conflits de classe et réconciliée de ce fait avec elle-même. La classe ouvrière, écrivait Marx, est une classe universelle : à travers sa propre émancipation, elle permet l'émancipation de tous. Le dominé n'aspire pas à prendre la place du dominant, mais à éradiquer cette domination. Comme le chante l'hymne de Pottier et Degeyter, «l'Internationale sera le genre humain».
Henri Pena-Ruiz, 2012
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Trois grands thèmes centraux développés par Marx restent valides. Le premier est l'analyse des classes comme outil central de compréhension des sociétés. Le deuxième est la critique du capitalisme comme forme spécifique de société de classes. Le troisième est la possibilité de voir émerger une alternative d'émancipation de la société capitaliste.
Erik Olin Wright, 2017
*****
Ce qui est pertinent dans son oeuvre aujourd'hui, c'est sa façon d'analyser les formes
que prend la lutte sociale. Son idée est que la lutte transforme les conditions de la lutte en même temps que les acteurs de cette lutte. L'émancipation, pense-t-il, ne vient pas après la lutte, ce n'est pas pour le lendemain, ce n'est pas seulement un «but». Contrairement à beaucoup de marxistes pour qui les classes préexistent à la lutte, Marx pense que les classes se constituent de et par la lutte, à travers la lutte. C'est de la lutte que les acteurs s'émancipent.
Pierre Dardot, 2017
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Une pensée en révolution permanente.
Isabelle Garo, 2017
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18 janvier 2018
Marx, vous avez dit Karl... (1)

Ce ne serait pas un mal, mon cher Karl, si tu voulais bien écrire un peu plus lisiblement.
Heinrich Marx, 1837
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Tu me connais, mon cher Karl, je ne me suis ni entêté ni prisonnier de préjugés. Que tu orientes ta carrière vers telle ou telle matière, cela m'est au fond égal. La seule chose qui me tienne naturellement à coeur, par amour de toi, c'est que tu choisisses ce qui correspond le mieux aux dispositions de ton esprit.
Heinrich Marx, 1837
*****
Ah, mon amour, mon amour adoré, voilà que tu te mêles à présent de politique. C'est bien ce qui peut te faire rompre le cou, mon Karl, songe seulement que tu as quelqu'un qui t'aime ici, qui espère et se lamente, et qui dépend entièrement de ton destin.
Jenny von Wesphalen, 1841
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Bien que révolutionnaire en diable le Dr Marx est un des esprits les plus pénétrants que je connaisse.
Georges Jung, 1841
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Marx est de nouveau ici. Dernièrement j'ai fait une excursion avec lui pour jouir une fois encore de beaux paysages. Ce fut un délicieux voyage. Nous étions comme d'habitude très gais. A Godesberg nous louâmes deux ânes et galopâmes à fond de train autour de la montagne et à travers le village. Les bourgeois de Bonn qui se trouvaient là nous regardaient avec un air plus scandalisé que jamais. Nous poussions des cris de joie, tandis que les ânes répondaient par des braiments.
Bruno Bauer, 1842
*****
C'est un phénomène qui m'a fait une impression énorme. En bref, vous pouvez vous
attendre à rencontrer le plus grand -peut être le seul authentique philosophe de l'actuelle génération (...). Le Dr Marx (tel est le nom de mon idole) est encore un très jeune homme de 24 ans. Il portera à la religion et à la philosophie médiévale leur coup de grâce. Il allie le plus profond sérieux philosophique avec l'esprit le plus mordant. Imagine-toi Rousseau, Voltaire, Holbach, Lessing, Heine et Hegel réunis en une seule et même personne -je dis bien réunis et non juxtaposés- et tu as le Dr Marx.
Moses Hess, 1842
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Souvent il est ivre, souvent il flâne toute la journée. Mais quand il a un travail à faire, il y passe le jour et la nuit. Il n'a pas d'heure fixe, pour dormir et se lever, souvent il reste debout toute la nuit et, à midi, il s'étend sur un sofa, tout habillé, et dort jusqu'au soir, indifférent aux allées et venues autour de lui. Sa femme, cultivée et charmante, s'est habituée à cette vie de bohème et semble s'être faite à cette misère. Ses enfants sont très beaux, avec les yeux intelligents de leur père. Comme mari et comme père, Marx, en dépit de son caractère sauvage, est le plus tendre et le plus docile des hommes.
Wilhelm Stieber, 1850
*****
Marx était beaucoup plus avancé que je ne l'étais, comme il reste encore aujourd'hui non pas plus avancé, mais incomparablement plus savant que moi. Je ne savais alors rien de l'économie politique, je ne m'étais pas encore défait des abstractions métaphysiques, et mon socialisme n'était que d'instinct. Lui, quoique plus jeune que moi, était déjà un athée, un matérialiste savant et un socialiste réfléchi. Ce fut précisément à cette époque qu'il élabora les premiers fondements de son système actuel. Nous nous vîmes assez souvent car je le respectais beaucoup pour sa science et pour son dévouement passionné et sérieux, quoique toujours mêlé de vanité personnelle, à la cause du prolétariat, et je cherchais avec avidité sa conversation toujours instructive et spirituelle lorsqu'elle ne s'inspirait pas de haine mesquine, ce qui arrivait hélas trop souvent. Jamais pourtant il n'y eut d'intimité franche entre nous. Nos tempéraments ne se supportaient pas.
Michel Bakounine, 1871
*****

Cher Monsieur, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait en m'envoyant votre grand oeuvre sur le capital ; et je voudrais de tout coeur être plus digne de le recevoir en comprenant davantage l'importante et profonde question de l'économie politique. Bien que nos recherches aient été si différentes, je crois que nous désirons tous deux sérieusement l'extension du savoir et que c'est à coup sûr cela qui accroîtra à long terme le bonheur de l'humanité.
Charles Darwin, 1873
*****
Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer d'une façon ou d'une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d'Etat qu'elle a créées, collaborer à l'affranchissement du prolétariat moderne auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément.
Friedrich Engels, 1883
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Karl Marx est une des rares personnalités qui furent à même d'occuper une place de premier plan à la fois dans les sciences et dans l'activité publique ; ils les liait de façon si intime qu'il est impossible de bien le comprendre si on sépare le savant du lutteur socialiste.
(...)
A part les poètes et les romanciers, Marx avait un moyen original de se distraire : les mathématiques, pour lesquelles il avait une prédilection toute particulière. L'algèbre lui apportait même un inconfort moral ; elle le soutenait aux moments les plus douloureux de son existence mouvementée.
(...)
Marx ne permettait à personne de mettre de l'ordre, ou plutôt du désordre dans ses livres et ses papiers. Car leur désordre n'était qu'apparent, en réalité tout était à sa place.
Paul Lafargue, 1890
*****
Le style de Marx, c'est Marx lui-même. On lui a reproché d'avoir voulu enfermer le maximum de sens dans un minimum de mots ; or c'est précisément ce qui distingue Marx.
Wilhelm Liebknecht, 1896
*****
Son langage était bref, suivi d'une logique implacable ; il ne disait jamais des choses inutiles. Chaque phrase contenait une pensée, formant un maillon nécessaire dans la chaîne des arguments. Marx n'avait rien d'un rêveur.
Friedrich Lessner, 1898
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C'est le mérite décisif de Marx, le seul peut-être qui résiste pleinement à l'épreuve de la critique et aux atteintes profondes du temps, d'avoir rapproché et confondu l'idée socialiste et le mouvement ouvrier.
Jean Jaurès, 1901
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La profondeur de la pensée de Marx ne tient pas seulement à son génie mais au fait qu'il éclaire sans cesse toutes les questions qu'il traite à partir des perspectives historiques les plus vastes et en montrant les connexions dialectiques.
Rosa Luxemburg, 1902
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A la fois militant et penseur, il n'a pas seulement organisé et formé les premiers cadres de l'armée internationale des ouvriers : en collaboration avec son fidèle ami Friedrich Engels, il a forgé pour elle l'arme intellectuelle qui lui a permis d'infliger à l'adversaire une multitude de défaites, et qui le temps aidant, lui donnera la victoire totale. Si le socialisme est devenu une science, nous le devons à Karl Marx.
Georges Plekhanov, 1903
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Marx fut le premier qui insista sur le rôle important des syndicats dans la lutte des classes du prolétariat et cela dès 1846 (...) Tandis qu'il travaillait au Capital (...), il prévoyait déjà la société par actions et les cartels modernes. Pendant la guerre de 1870-1871, il présageait que la prépondérance dans le mouvement socialiste allait désormais passer de la France à l'Allemagne. En janvier 1873, il prédisait la crise qui commença peu de mois après. On peut en dire autant d'Engels. Même lorsqu'ils se trompaient, leur erreur recelait quelque idée juste et profonde.
Karl Kautsky, 1909
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Marx a continué et parachevé les trois principaux courants d'idées du XIXème siècle, qui appartiennent aux trois pays les plus avancés de l'humanité : la philosophie classique allemande, l'économie politique classique anglaise et le socialisme français, lié aux doctrines révolutionnaires françaises en général.
Lénine, 1914
*****
Marx a été grand, son action a été féconde, non point tant parce qu'il a inventé à partir de rien, non point tant parce qu'il a tiré de son imagination une vision originale de l'histoire, mais bien parce que le fragmentaire, l'inachevé, tout ce qui n'était pas encore mûr, est devenu chez lui maturité, système, prise de conscience. Sa prise de
conscience personnelle peut devenir celle de tout le monde, elle est déjà devenue celle de beaucoup ; voilà pourquoi ce n'est pas seulement un penseur mais un homme d'action ; il est aussi grand dans l'action que dans la pensée, ses livres ont transformé le monde comme ils ont transformé la pensée. Marx, c'est l'entrée de l'intelligence dans l'histoire de l'humanité, c'est l'avènement de la conscience.
Antonio Gramsci, 1918
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Ce qui fait sans conteste l'incomparable grandeur de Marx, c'est qu'en lui le penseur et l'homme d'action étaient indissolublement liés, qu'ils se complétaient et se renforçaient mutuellement. Mais il n'en est pas moins certain que le militant, chez lui, a toujours pris le pas sur le penseur.
Franz Mehring, 1918
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Marx et Engels furent des révolutionnaires jusque dans la moelle des os.
Léon Trotsky, 1929
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L'erreur de Marx-Engels quant aux délais historiques découlait d'une part de la sous-estimation des possibilités inhérentes au capitalisme, et d'autre part de la sur-estimation de la maturité révolutionnaire du prolétariat.
Léon Trotsky, 1937
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Secondaire aussi de constater que certaines prévisions de Marx et d'Engels n'ont pas été confirmées par l'histoire et que par contre bien des faits se sont produits qu'ils n'avaient pas prévus...Marx et Engels furent trop grands -trop intelligents- pour se croire infaillibles et prétendre au prophétisme.Il est vrai -mais il n'importe- que leurs continuateurs n'ont pas toujours été à la hauteur de leurs sagesse.
Victor Serge, 1938
*****
La théorie et la pratique révolutionnaires ont donc formé de tout temps chez Marx une totalité indivisible, et c'est cette totalité qui constitue aujourd'hui l'élément vivant dans ce que Marx nous a légué.
Karl Korsh, 1938
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03 janvier 2018
2018, année du bicentenaire de la naissance de Marx

Karl Marx ! Huit lettres qui claquent tel un étendard dans la tempête. Un prénom et un nom qui ont échappé depuis longtemps à l'homme qui les a portés au coeur du bouillonnant XIXème siècle, dans son Allemagne natale comme dans ses pays d'exil : la France, la Belgique et finalement l'Angleterre, après de nouveaux passages dans la capitale française, au moment des ébranlements révolutionnaires et contre-révolutionnaires de 1848-1849, en Europe.
Une personnalité historique incontournable dont il sera à nouveau beaucoup question dans les prochains mois car, le 5 mai 2018, il y aura exactement 200 ans que Marx vit le jour à Trèves (en Rhénanie).
On a évidemment déjà amplement disserté et discouru sur Marx tout au long du XXème siècle jusqu'à nos jours. De manière dithyrambique pour les uns, tandis que les autres s'efforçaient de le disqualifier par tous les moyens, n'hésitant pas à lui imputer une responsabilité dans l'émergence des régimes «totalitaires» le siècle dernier, et pour les crimes perpétrés dans les «pays du socialisme réellement existant» ! Une querelle absurde concernant un homme décédé en 1883, 34 ans avant la première «révolution communiste», celle d'Octobre 1917 en Russie ! Et une polémique qui ne risque pas de s'éteindre puisqu'elle permet d'accréditer l'idée qu'il ne peut exister d'alternative démocratique au capitalisme.
Certes, cet anniversaire n'influencera pas la folle trajectoire d'une humanité engagée dans une voie sans issue, celle de l'accumulation illimitée du capital et de la marchandisation généralisée du monde, celle d'un productivisme et d'un consumérisme irrationnels, destructeurs des ressources vitales de la planète. Mais si notre futur est compromis, il reste toujours de notre ressort d'inverser la marche du capitalisme financier globalisé vers le désastre !
L'avenir n'est donc pas définitivement hypothéqué. Mais pas sans l'oeuvre de Marx qui conserve une réelle pertinence pour comprendre les contradictions de notre société dans la perspective de la changer, radicalement. Même si elle ne fournit pas de recettes ou de réponses définitives pour résoudre nos problèmes actuels et pour relever les défis de notre époque. Inutile de chercher dans ses textes la moindre appréciation sur le «réchauffement climatique» ni la moindre considération sur la «révolution numérique»...
De quel Marx s'agit-il ?
D'abord, d'un Marx débarrassé du «marxisme» ! Lui, n'a jamais prétendu être le propagateur d'un nouvel évangile, le communisme. Lui, n'a jamais revendiqué la paternité d'une «doctrine», par essence fermée à toutes les interrogations critiques. Et jamais on ne trouvera sous sa plume les termes onomastiques qui furent d'abord utilisés par ses adversaires politiques ! [1] Il est, par ailleurs, devenu difficile d'encore se réclamer d'un «marxisme» au singulier tant les interprétations des écrits de Marx ont été multiples et tant les courants politiques «de gauche» qui s'en réclament ont proliféré au cours d'une histoire particulièrement agitée des «mouvements ouvriers» de tous les pays. A l'évidence, il existe aujourd'hui presque autant de «marxismes» qu'il existe de «marxistes» ! Et cette situation n'a pas peu contribué à rendre parfois illisible les apports décisifs du théoricien allemand (et de son ami Friedrich Engels).

Ensuite, d'un Marx qui n'est pas réduit à un penseur en chambre, distant du bruit et de la fureur du monde. Marx était avant tout un militant révolutionnaire ! Il considérait que son travail théorique devait être mis au service de la lutte de la classe ouvrière. Marx n'écrivait pas pour être publié dans la Bibliothèque de la Pléiade ! Il n'a pas consacré de nombreuses années de son existence pour accoucher de son opus magnum, Das Kapital, dans le but de laisser une oeuvre majeure destinée à être étudiée dans les universités du futur, aux côtés de celles de Platon, Aristote, Spinoza, Kant ou Pascal ! Non, Marx était profondément impliqué dans les combats de son temps. Du libéralisme de gauche au communisme, de la «gauche hégélienne» à la Ligue des Communistes, de la «Société universelle des communistes révolutionnaires» à
l'Association Internationale des Travailleurs, de la révolution de 1848 à la Commune de Paris, Marx (et Engels) s'est (se sont) engagé(s) durant plus de 40 ans pour essayer de commencer à changer le monde. Concrètement. Car Marx refusait de «faire bouillir les marmites de l'histoire» et il n'épousait pas la démarche d' «utopistes» s'acharnant à dessiner les contours d'une société future idéale.
En 2018, l'actualité de Marx reste l'actualité persistante de la domination du capital et des luttes multiformes contre cette domination.
Oui, le capitalisme a évolué au cours de ces deux siècles, notamment sous la pression des batailles menées par les salariés, qui leur ont permis d'arracher d'importantes conquêtes sociales et politiques. Oui, il est devenu de plus en plus complexe, et oui il a perfectionné ses méthodes pour consolider son hégémonie idéologique et assurer sa pérennité. Mais il n'est pas parvenu à surmonter ses contradictions et ses turbulences, il n'a pas abandonné ses caractéristiques essentielles :
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Le capitalisme demeure un système de production marchande généralisée.
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Le capitalisme demeure un système reposant sur la propriété privée des principaux moyens de production. Les grandes structures économiques n'appartiennent pas à la collectivité et ne sont pas contrôlées par le plus grand nombre. Elles sont toujours concentrées dans les mains d'une minorité de possédants. Corollaire : la persistance de la «séparation des producteurs d'avec les moyens de production».
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Le capitalisme demeure un système qui a pour seul «mobile social» l'argent. La course aux profits, la priorité à la rentabilité financière, la rémunération maximale du capital, constituent des dogmes intangibles. Au prix du maintien de l'étau de l'exploitation et du renouvellement de mécanismes alimentant de gigantesques inégalités.
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Le capitalisme demeure un système obsédé par la compétitivité où la concurrence reste l'alpha et l'omega de son développement. Ainsi encouragée, la lutte de tous contre tous favorise les comportements égoïstes au détriment de la solidarité et des coopérations entre êtres humains.
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Le capitalisme demeure un système où rien n'est jamais acquis définitivement et où toutes les conquêtes historiques peuvent être remises en cause à n'importe quel moment, en fonction d'une conjoncture et de rapports de force donnés.
C'est dire si les travaux de Marx, ses intuitions et ses recommandations, représentent encore maintenant un point d'appui et des éléments de réflexion utiles dans la difficile recherche de solutions de rechange au désordre du capital. Et plus que jamais, sa méthode d'analyse des rapports sociaux constitue un fil conducteur précieux pour celles et ceux qui s'emploient à bouleverser un statu quo mortifère.
L'héritage de Marx, c'est l'héritage d'une pensée critique et révolutionnaire, pleine de vitalité, mobilisée pour transformer la société, rompre avec la domination bourgeoise, et ouvrir le chemin à l'abolition du salariat et à l'émancipation humaine.
Un vaste chantier toujours ouvert 200 ans après sa naissance.
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[1] Voir à ce sujet le remarquable article écrit en 1978 par George Haupt, «Marx et le marxisme», repris dans George Haupt, L'historien et le mouvement social, Maspéro, Paris, 1980, pages 77-107
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